200 000 frontaliers à Genève en 2035 ?

par | 1 Juil 2022

L’Observatoire des frontaliers dresse un portrait-robot d’une population en profonde évolution, et toujours en augmentation.

Au premier trimestre 2022, quelque 365 437 travailleurs frontaliers travaillaient en Suisse. Dont, peu ou prou, 100 000 dans le seul canton de Genève. C’est 202 400 de plus qu’en 2002, où ils étaient 163 000. La crise de la covid n’a pas infléchi la courbe : il y a 24 000 frontaliers de plus qu’en 2020… Combien seront-ils dans dix ans ? Ce pourrait être le double selon le Groupement transfrontalier européen (GTE) et les caisses du Crédit Agricole Alsace Vosges, Franche-Comté, Centre-Est et des Savoie, ainsi que leur établissement commun Suisse Next Bank, qui présentaient cette semaine leur troisième Observatoire des frontaliers réalisé par Ipsos. 200 000 OU 160 000 ?

« Nous savons déjà que le départ à la retraite des baby-boomers va créer un déficit de 330 000 postes d’ici 2029 sur le canton de Genève », explique Gabriella Taricone, responsable du service emploi au GTE. « Il faudra bien les remplacer. Et nous savons par ailleurs que les besoins de main-d’oeuvre se développent dans plusieurs secteurs. Le vieillissement de la population devrait entraîner la création de 70 000 postes de soignants. Les offres d’emploi dans le secteur de la santé ont augmenté de 30 % depuis 2015. La digitalisation des affaires entraîne par ailleurs des besoins de compétences en informatique, estimés à 35 000 postes, également à la fin de la décennie. »

Avec son Smic à près de 4 500 euros bruts par mois (pour 45 heures hebdomadaires), Genève constitue un pôle d’attraction pour toujours plus de nouveaux travailleurs frontaliers.

Au Pôle métropolitain du Genevois français, on est beaucoup plus prudent. En poursuivant la hausse moyenne de 4 % du nombre de frontaliers enregistrée depuis 2012 par l’observatoire statistique transfrontalier (soit environ 4 000 frontaliers de plus chaque année), la structure s’attend plutôt à une hausse maximale de 60 000 frontaliers sur l’Ain et la Haute-Savoie. On serait plutôt donc sur une hausse de 40 à 50 % sur la période 2020-2035… Soixante mille ou cent mille frontaliers de plus dans dix ans, au fond, le problème reste le même : le territoire devra s’organiser pour absorber ce nouvel afflux.

C’est tout l’enjeu des projets d’agglomération du Grand Genève (le 4e a été signé en juin 2021) qui tentent d’organiser un territoire en constante densification (logements, routes, écoles, équipements divers…). C’est aussi celui des débats actuels sur le développement du télétravail. Tout se passe en effet comme si la question n’était pas tant de savoir si les frontaliers peuvent télétravailler, mais plutôt à quel niveau ils vont le faire dans les prochaines années. Le dossier mobilise mais n’inquiète pas outre mesure le GTE.

« Il reste à définir un statut du télétravailleur frontalier », affirme Gabriella Taricone. Le législateur s’y emploie. Pour l’instant à coup de prolongations des dispositifs créés dans l’urgence pendant la crise sanitaire, jusqu’à fin octobre au plan fiscal, fin décembre pour la couverture sociale. Pour l’instant, selon l’Observatoire des frontaliers, 74 % n’y ont jamais recours, 15 % télétravaillent un jour par semaine, 5 % deux jours, 6 % plus de deux jours. Le télétravail peut-il se généraliser les prochaines années ? Olivier Balima, directeur général adjoint du Crédit Agricole des Savoie, n’y croit pas : « Nous voyons la typologie des frontaliers se déformer du côté des CSP -, donc souvent des métiers moins télétravaillables que les autres. »

Le frontalier est jeune… et riche

Genève continue d’attirer de nouveaux talents. La dernière livraison de l’Observatoire des frontaliers (réalisée par Ipsos auprès de 1 001 personnes en février dernier) tente un portrait-robot de cette population. À en croire l’Observatoire, le travailleur frontalier de 2022 serait relativement différent de celui de 2015. Plus masculin : les hommes pesaient pour 54 %, c’est 69 % aujourd’hui. Les employés et ouvriers représentaient 45 %, c’est 56 % aujourd’hui, tandis que les catégories supérieures (dirigeants, cadres, professions intermédiaires) baissent d’autant (de 55 % à 44 %).

Cela n’étonnera personne : sept frontaliers sur dix travaillent en Suisse pour le niveau de salaire que cela procure. Un niveau compris entre 50 000 et 80 000 francs suisses (environ 49 500 et 79 250 euros) par an pour un tiers des frontaliers. Vingt pour cent gagnent moins, 43 % gagnent plus. Un niveau de salaire qui aide à supporter les bouchons… Trois frontaliers sur quatre travaillent à plus de 20 km de leur domicile. Près d’un sur quatre (22 %) est à plus de 50 km ; 44 % mettent plus de 45 minutes pour se rendre au travail le matin. C’est plus d’une heure pour 16 %.

Et s’ils sont dans les bouchons, c’est que les frontaliers privilégient encore très largement la voiture. Ils ne sont que 9 % à déclarer utiliser les nouveaux transports en commun du bassin, dont le Léman Express. Mais un niveau de salaire qui permet d’être propriétaire (78 %), de préférence d’une maison (66 %), que l’on achète très tôt (à moins de 30 ans pour 45 %), et pour des prix quasiment abordables, si l’on en croit l’Observatoire : près de la moitié des frontaliers propriétaires auraient acheté leur bien moins de 300 000 euros.

Les frontaliers sont plutôt jeunes : 31 % ont moins de 40 ans, 74 % moins de 55 ans. Ils sont français à 91 % (dont 8 % de binationaux) ; diplômés (56 % ont fait des études supérieures), polyglottes (ils parlent français à 93 %, anglais à 44 %, allemand à 14 %, italien à 4 %). La majorité d’entre eux (57 %) travaille sur le seul canton de Genève, mais celui de Vaud (17 %) attire de plus en plus. Le secteur de la santé est le plus gros contingent (13 %), suivi de près par l’horlogerie (12 %), la construction (11 %), l’ingénierie (9 %), le commerce (9 %)…

Sept sur dix travaillent dans des structures de plus de 50 salariés. Pas forcément depuis longtemps : si deux frontaliers sur trois travaillent en Suisse depuis plus de dix ans, 63 % des frontaliers ont changé une ou plusieurs fois d’entreprise (44 % ont changé d’emploi depuis la crise sanitaire).


Philippe Claret et Audrey Lebedeff


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