5G : la guerre des ondes

par | 16 Oct 2020

L’attribution aux enchères des fréquences aux quatre opérateurs nationaux, pour 2,786 milliards d’euros, marque le lancement officiel du déploiement de la 5G. Loin de mettre un terme à un débat électrique, cette décision exacerbe les tensions autour des bénéfices et des dangers supposés de cette nouvelle technologie. Tour d’un horizon saturé d’ondes contradictoires.


Par Matthieu Challier

Talloires, son abbaye et… son antenne 5G Free ? C’est en tout cas le souhait de l’opérateur de téléphonie qui cherche à passer en force pour installer un pylône de 25 mètres dans le secteur du Ramponnet, dans un champ à la lisière entre Talloires et Menthon. Free Mobile a en effet obtenu une autorisation tacite en profitant d’un moment d’égarement de la mairie de Talloires-Montmin qui a omis de lui signifier, dans les délais impartis, son opposition à la demande qu’elle lui avait soumise au printemps. Voyant que les travaux commençaient, un collectif de riverains, appuyé par l’Association Lac Annecy Environnement, a saisi le tribunal administratif de Grenoble.

Le 26 juin 2020, le juge des référés a suspendu cette autorisation tacite, dans l’attente d’un examen approfondi du dossier. L’intégrité physique de ce paysage de carte postale dépendra donc du jugement du tribunal administratif de Grenoble sur le fond. Si elle illustre la pugnacité d’opérateurs de téléphonie manifestement prêts à tout, cette affaire hautement symbolique n’est qu’un pylône émergé au milieu d’un océan d’ondes électromagnétiques dont le déploiement suscite autant d’attentes que d’inquiétudes.

Un risque sanitaire ?

Les considérations d’ordre sanitaire arrivent d’ailleurs en tête des griefs faits à la 5G, au même niveau que les préoccupations environnementales et les inquiétudes relatives à son impact sur les libertés individuelles et publiques. « Gigantisme, gabegie, guet-apens, génocide et gangrène. » Telle est la manière dont l’association Robin des Toits définit la 5G.

« Les autorités s’apprêtent à déployer une nouvelle technologie sans avoir de recul sur les effets biologiques et sur les répercussions sanitaires, au mépris des personnes, et en particulier des femmes enceintes et des enfants qui sont les plus sensibles », s’insurge Jean- Jacques Tordjman, représentant pour les deux Savoie de l’association dont l’action consiste à informer la population sur l’impact des technologies sans fil.

« LE BON SENS AURAIT SANS DOUTE CONSISTÉ À ATTENDRE LES RÉSULTATS DE L’ÉTUDE AVANT DE LANCER LE DÉPLOIEMENT DU RÉSEAU. »

Jean-Luc Raunicher, président des MEDEF régional et de la Haute-Savoie
Si tous s’accordent à considérer que la 5G sera plus sobre énergétiquement que ces petites sœurs, nombreux craignent que le surplus de célérité qu’elle offrira n’occasionne un effet rebond qui ne ferait qu’amplifier la progression déjà exponentielle de la consommation d’énergie liée aux usages numériques, et donc celle des gaz à effet de serre.

LA 5G, késako ?

L’acronyme 5G désigne la cinquième génération de réseaux mobiles qui succède aux technologies 2G, 3G et 4G. Plus rapide et avec une meilleure latence, la 5G améliorera les services existants et devrait favoriser le développement de nouveaux usages, comme l’Internet des objets. Les enchères organisées fin septembre par l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) ont permis aux opérateurs nationaux (Orange, SFR, Bouygues Telecom, Free) d’acquérir onze “blocs” de fréquences dans la bande 3,5 GHz, pour un montant total de 2,786 milliards d’euros. Cette étape ouvre la voie aux premières commercialisations de services 5G dans certaines villes d’ici la fin de l’année. Les fréquences sont attribuées pour une période de quinze ans, éventuellement prolongeable de cinq années supplémentaires.

Face à l’absence de données faisant consensus sur la potentielle nocivité de la 5G, le militant tient à rappeler que l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement (Anses) estimait, dans un rapport de 2018, que 5 % de la population serait électrohypersensible, une pathologie qui résulterait de la prolifération des ondes électromagnétiques. Il estime que l’essor de cette pathologie ne peut plus être niée et tient à souligner qu’elle est même reconnue comme un handicap à part entière chez certains de nos voisins, comme la Grande-Bretagne ou la Suède.

C’est également au nom d’un principe de précaution sanitaire que le Collectif Environnement Santé 74, actif dans le Chablais, s’érige contre le déploiement de la 5G. « Avant de saturer encore davantage notre environnement de champs électromagnétiques sur de nouvelles fréquences, il conviendrait de démontrer au préalable leur innocuité », fait valoir Richard Faitg, médecin anesthésiste à l’hôpital de Thonon et membre du collectif. Si l’innocuité de la 5G n’est pas prouvée, sa nocivité non plus.

D’ailleurs, le gouvernement a demandé à l’Anses un rapport sur l’ « exposition de la population aux champs électromagnétiques liée au déploiement de la technologie de communication 5G et les effets sanitaires associés ». Dans un rapport préliminaire d’octobre 2019, l’agence note qu’il n’existe aucune raison de penser que le « coeur de bande » de la 5G pose davantage de problèmes sanitaires que la 4G… mais que le démontrer serait compliqué. Le rapport définitif devrait être livré dans le courant du premier semestre 2021.

Une technologie pour qui ?

D’ailleurs, certains s’étonnent de l’empressement du gouvernement à organiser les enchères et à pousser le déploiement de cette nouvelle technologie, sans prendre en compte les demandes de moratoire qui se multiplient, ni les conclusions du rapport de l’Anses qu’il a pourtant commandé… « Le bon sens aurait sans doute consisté à attendre les résultats de l’étude avant de lancer le déploiement du réseau, afin de couper court à certains débats », convient Jean-Luc Raunicher, le président des Medef régional et de la Haute-Savoie.

Mais, au fait, la 5G est-elle au coeur des préoccupations des chefs d’entreprise du territoire ? « À l’instant T, la principale préoccupation des entreprises est de faire face aux aléas dans un contexte sanitaire instable. Pour autant, si la 5G n’est pas une priorité immédiate, elle sera un élément extrêmement important de la compétitivité future des entreprises. » Cette vision générale se confirme-t-elle dans l’industrie, et plus particulièrement dans le décolletage ?

« La crise actuelle reporte la capacité des acteurs de la filière à se projeter sur certains sujets techniques », explique Maxime Thonnerieux, directeur général du Syndicat national du décolletage (SNDec), « mais la 5G est identifiée comme un des leviers qui devraient nous permettre d’innover et de nous différencier de la concurrence, par exemple avec le déploiement d’ateliers connectés. Mais cette réflexion n’est pas encore mature et l’horizon reste assez lointain. »

« Pour l’instant, aucun de nos clients grands comptes ne nous parlent de la 5G », rapporte Richard Phan, PDG d’Inventhys (25 salariés, 2 M€ de CA), bureau d’études annécien spécialisé dans les solutions connectées pour les entreprises industrielles, avant de poursuivre : « Les industriels sont des gens pragmatiques. Ils attendent que les réseaux existent avant de se projeter. »

« La 5G, ce n’est pas seulement une nouvelle technologie, c’est un nouveau projet de civilisation qui veut tendre vers une planète entièrement interconnectée, en vue d’une gouvernance logarithmique des individus », prophétise Richard Faitg, membre du Collectif Environnement Santé 74.

Le président du centre d’expertise en technologie et innovation Thésame, André Montaud, partage la conviction que la 5G jouera un rôle prépondérant dans le futur du monde de l’entreprise, « notamment pour créer des réseaux virtuels et permettre aux entreprises de se reconfigurer plus rapidement. Avec la très forte réduction de la latence, c’est-à-dire du temps de réponse à une information, l’industrie va rentrer dans l’ère de la quasi-immédiateté, ce qui ouvre par exemple des perspectives pour le pilotage de machines à distance ou le déploiement de véhicules autonomes. »

En revanche, l’ingénieur de formation est plus circonspect sur la réelle valeur ajoutée pour le grand public. Rejoignant peu ou prou le constat du maire écologiste de Grenoble, Éric Piolle, qui déclarait en juillet dans une saillie un rien provocatrice et désormais célèbre : « Grosso modo, la 5G, c’est pour regarder du porno sur votre téléphone en HD, même quand vous êtes dans l’ascenseur. »

Quel impact environnemental ?

C’est précisément parce qu’ils ne voient pas son intérêt que les contempteurs de cette nouvelle technologie plaident a minima pour un moratoire, afin de se laisser le temps d’organiser un véritable débat démocratique permettant d’aborder tous les enjeux, et notamment la question de l’impact environnemental et sociétal de cette technologie.

Si tous s’accordent à considérer que la 5G sera plus sobre énergétiquement que ces petites soeurs, nombreux craignent que le surplus de célérité qu’elle offrira n’occasionne un effet rebond qui ne ferait qu’amplifier la progression déjà exponentielle de la consommation d’énergie liée aux usages numériques, et donc celle des gaz à effet de serre.

La question est d’autant plus complexe qu’il faut garder à l’esprit que le déploiement qui commence va s’étirer dans le temps et que plusieurs technologies vont continuer à cohabiter au cours des prochaines années. D’autres y voient encore les prémices d’une dérive sociétale.

« La 5G, ce n’est pas seulement une nouvelle technologie, c’est un nouveau projet de civilisation qui veut tendre vers une planète entièrement interconnectée, en vue d’une gouvernance algorithmique des individus », prophétise Richard Faitg. Une vision dystopique qui n’est pas partagée par tous.

« La 5G n’est que la suite logique d’un processus continu d’évolution de la technologie à l’oeuvre depuis les premiers téléphones transportables qu’on voyait dans les films de De Funès », estime quant à lui Richard Phan, avant de conclure : « Ce n’est pas la technologie qui dicte les usages, mais les valeurs de la société. À titre personnel, j’ai davantage peur de Trump que de la 5G. »


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