(Lettre à Monica)

Quel plaisir ce fut d’avoir de tes nouvelles ! Oui, plusieurs personnes m’écrivent, et chacune a une place spéciale dans mon cœur qu’aucune autre personne d’autre ne peut remplir. Même si j’avais une centaine d’amis qui m’écrivaient, celui dont je n’aurais pas de nouvelles me manquerait.

J’espère que tu vas bien et que l’esprit de l’Un [anglais : Oneness] te porte sur les ailes de la compréhension et de l’amour, afin que ton âme puisse voler plus loin et plus haut que jamais. Tu es une personne spéciale. Sois certaine que Dieu ne commet pas d’erreurs. Toute Sa création est parfaite, et tu l’es aussi. Ne cesse jamais de viser toujours plus loin. Quand tu passes la lune, vise les étoiles et, quand tu passes les étoiles, vise-toi toi-même, parce que tu es plus grande que tous les astres.

Le nouveau gardien-chef est un homme très dur qui ne permet même pas aux volontaires chrétiens d’apporter des biscuits aux détenus du couloir de la mort. Il ne manque pas une occasion pour accroître la misère des détenus, mais chaque fois, Dieu nous donne la force de surmonter l’épreuve, ce qui ne fait qu’attiser encore plus sa haine. Alors, sa bataille contre lui-même ne fait que continuer. Les souffrances qu’il nous occasionne ne font que lui causer plus de tort à lui. Aussi chaque soir, je prie pour lui et je demande à Dieu de le bénir, lui et sa famille. Pour cette raison, je n’ai pas toujours le temps d’écrire. Mais je ne t’abandonnerai jamais.

J’avais [à Ellis One Unit] un très bon ami du nom d’Anthony Westley. Il était haï de la plupart des détenus, parce qu’il s’adonnait aux jeux d’argent. Pour jouer, il était prêt à voler ou tromper n’importe qui. Il était l’un des plus grands tricheurs que je n’aie jamais connu.

Mais je l’aimais quand bien même tout le monde le détestait. Je voyais le bien en lui, là où tous les autres ne voyaient que le mal. Il fut mon voisin de cellule pendant longtemps, jusqu’au jour où ils sont venus le chercher et l’ont placé seul dans une cellule, pour le préparer à son exécution. Plus d’une fois il est arrivé qu’il s’endette et ne puisse rembourser ses dettes. Alors je payais pour lui, pour qu’on ne lui fasse pas de mal. Avec ses 120 kg et son 1m88, il n’était pas vraiment petit. On l’appelait Black, parce que sa peau était très foncée.

Chaque semaine, je lui donnais cinq dollars pour qu’il me permette de lui enseigner à lire et à écrire, chaque soir avant de se coucher. À Ellis, une fois que quelqu’un avait sa date d’exécution fixée, avant de l’emmener à ce que nous appelions “La Maison de la Mort”, il pouvait demander à avoir une dernière visite avec cinq ou six personnes. Je fus la dernière personne que Black voulut voir.

Je n’oublierai jamais le regard de ses yeux pendant que je lui tenais la main et qu’il me disait qu’il m’aimait, parce que j’étais toujours là, même quand sa famille lui faisait défaut. Je lui dis que ce qu’il voyait n’était qu’un corps et qu’en fait c’était Dieu qui s’était occupé de lui pendant toutes ces années. Moi, je n’étais qu’un instrument. Alors il me dit une chose si étrange : “Rock40, si j’avais seulement une chance de plus, tu serais fier de moi, je serais fort comme toi. Mais je pense que je n’ai plus d’autre chance, qu’en penses-tu ?” Je le regardais pendant que les larmes coulaient le long de nos deux visages. Je lui ai pris la main et l’ai tenue encore plus fort. Je lui ai dit que nous étions tout ce que Dieu avait voulu que nous soyons, qu’Il ne m’aimait pas plus qu’Il ne l’aimait, lui, et que si je pensais que Dieu m’aimait plus, je lui donnerais à lui, Black, tout ce surplus d’amour.

La dernière chose qu’il me dit fut : “Je sais que tu te fais du souci à mon sujet, mais ça ira. Je viens de réaliser que si j’ai été fort pendant ces dernières années, c’est parce que je puisais dans ta force.” Je lui ai demandé s’il savait vraiment lire et écrire, et tous les deux nous avons ri. Quand je l’ai quitté, il riait. Ils l’ont tué ce soir-là, le 17 mars à 18 heures. Bien peu d’entre nous obtiendront une deuxième chance de tout recommencer, alors, nous devons faire de notre mieux la première fois, et vivre la vie que Dieu nous a donnée, de telle façon que nous n’ayons aucun regret au moment de passer dans l’autre vie.

Alors, Monica, étends tes bras vers les cieux et laisse s’envoler la poussière – c’est tout ce dont nous sommes faits, et en voyant la poussière emportée par le vent, laisse tes préoccupations et tes peurs partir avec. Tu es une personne spéciale. Accepte ce que tu es et ne te fais pas de souci pour ce que tu n’es pas.

A une correspondante du Canada qui avait écrit à Roger suite à une de ses lettres publiées dans mon livre Plus jamais victime (Éditions Jouvence)