Agriculture / Thierry Bonnamour : « Trois petites fermes valent mieux qu’une grande »

par | 14 Jan 2022

Co-porte-parole régional de la Confédération Paysanne, Thierry Bonnamour, maraîcher à Dullin, évoque les dossiers qui comptent pour le deuxième syndicat agricole des Savoie et de France. Interview.

La Confédération paysanne demeure le deuxième syndicat agricole. Combien d’adhérents comptez-vous localement ?

Nos effectifs sont stables à une centaine de personnes par département. Un tiers sont des maraîchers et/ou arboriculteurs, un tiers des éleveurs de bovins et un tiers des éleveurs d’ovins et caprins. Nous comptons également quelques apiculteurs.

Vous vous êtes engagé au sein de ce syndicat dès votre installation, en 2011. Pour quelles raisons ?

D’abord, pour faire changer les choses autour de moi. Les valeurs de la Confédération correspondent à mes aspirations et à ma vision de ce que doit être l’agriculture, c’est-à-dire une interface entre la société et le monde sauvage. L’agriculture doit produire une alimentation saine, tant par ses processus que dans la qualité intrinsèque des aliments, car derrière, il en va de la santé des gens.

Vous militez donc pour l’agriculture biologique ?

La bio a en effet un côté “respect de l’environnement”, mais ça ne suffit pas. Un système labellisé bio, mais industriel, peut générer des effets secondaires néfastes pour l’environnement. Et puis le bio ne touche qu’une petite partie de la population. En maraîchage, il ne s’adresse qu’à 10 % de la société. Globalement, en France, on ne produit que 50 % des fruits et légumes dont on a besoin. Dans les Pays de Savoie, le maraîchage, bio ou conventionnel, ne produit que 20 % de ce qui est consommé.

Comment l’expliquez-vous ?

L’élevage bovin, prédominant, demande le maintien de nombreuses prairies. Il n’y a plus de place pour les céréales ou les autres cultures. À la Confédération, nous pensons qu’il vaut mieux répartir les productions sur un territoire, pour qu’elles soient complémentaires. Et que trois petites fermes valent mieux qu’une grande.

Ici comme ailleurs, on est plutôt dans une logique de concentration…

Oui, et le dernier recensement agricole le montre : en dix ans, nous avons perdu 20 % de nos effectifs. Il y a maintenant plus de policiers que de paysans ! En conséquence, ceux qui restent ont plus d’espace et plus d’animaux. Cela induit une tendance à l’industrialisation de l’agriculture. Et la prochaine politique agricole commune (Pac) va encore accentuer le phénomène.

Par quel biais ?

Les aides seront toujours attribuées en fonction de la surface et du nombre d’animaux. La Confédération a proposé de les plafonner pour éviter cette course en avant et favoriser l’installation de plus de petites structures. Des décisions administratives locales jouent aussi en faveur de la concentration, comme le schéma directeur régional des exploitations agricoles, qui répartit l’accès aux terres en fonction de seuils d’autorisation. Ces derniers sont passés de 38 hectares à 59 hectares en Savoie, ce qui signifie qu’en dessous de cette taille, on n’a pas besoin d’autorisation administrative.

Que préconise la Confédération pour juguler le phénomène ?

Il faudrait que l’État donne plus de moyens à la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), pour qu’elle provisionne plus de foncier. On pourrait alors installer plus de gens sur les terres d’agriculteurs partant à la retraite. Mais pour cela, il faut aussi qu’on puisse vivre de notre travail, on ne peut pas compter que sur les primes !

Vivre de son travail, cela veut-il dire augmenter les prix ?

Il faut surtout stopper la logique du libre-échange qui tire l’agriculture vers le bas. Ces accords nous mettent en concurrence déloyale. La région d’Almeira, en Espagne, est par exemple recouverte de centaines d’hectares de serres où des immigrés travaillent pour une bouchée de pain. Les légumes qui viennent de là sont de la concurrence déloyale. Il faut fixer des prix minimums d’entrée.

Plus localement, quelle est la position de votre syndicat sur la crise du loup ?

Il faut le réguler davantage. Tous les éleveurs, qu’ils aient subi des attaques ou non, vivent avec cette inquiétude. Cela implique aussi une surcharge de travail, la présence de patous qui, elle-même, génère parfois des problèmes de cohabitation avec les promeneurs. La montagne est d’abord un lieu de travail avant d’être un espace de loisirs. Il faut qu’on puisse tirer pour défendre le troupeau, sans autorisation administrative.

Comment la Confédération juge-t-elle la gestion, par l’État, de la crise de la brucellose dans l’élevage bovin de Saint-Laurent (Cf. ECO du 7 janvier) ?

Pour une vache contaminée, les 220 autres ont dû être abattues alors qu’elles étaient restées saines. C’est l’héritage d’une réglementation des années 1960 qui n’a pas changé alors qu’on a des moyens beaucoup plus précis de surveillance d’un troupeau. La Confédération s’était positionnée contre l’abattage total. On aurait voulu un suivi minutieux de la santé du bétail pour mieux comprendre ce qui se passait et progresser dans la connaissance de la maladie. Finalement, c’est un drame humain et économique.

La souche provenait des bouquetins du Bargy qui, depuis 2012, ont déjà fait l’objet de tirs. Est-ce suffisant ?

Non. Nous pensons qu’ils sont trop nombreux dans ce massif. Par ailleurs, ces animaux protégés ne sont plus en voie de disparition. Il ne faut pas tout décimer, mais en tester le plus possible et abattre ceux qui sont positifs ou inatteignables. Les objectifs de tests précédemment fixés n’ont pas été atteints. Il faut mettre des moyens suffisants.

Le sujet de la méthanisation semble aussi préoccuper la Confédération…

Effectivement. Au début, des méthaniseurs ont timidement fait leur apparition dans des fermes d’élevage. L’objectif était de produire du méthane grâce aux déjections animales. Mais il se trouve que c’est le végétal faiblement ligneux qui en produit le plus. Résultat, des cultures dédiées font leur apparition sur des terres autrefois cultivées pour autre chose. Le préfet de Savoie doit prochainement statuer sur un projet de 5 millions d’euros à Porte-de-Savoie [ndlr : Les Marches – Francin] : un méthaniseur absorbant 40 tonnes de matière par jour, 100 % végétale, dont 15 % en cultures dédiées. On ne peut pas mettre autant de cultures pour générer du gaz et continuer à produire de l’alimentation pour nourrir les gens. Cela prend trop de terres !

Quel regard portez-vous sur l’urbanisation de nos départements ?

J’ai grandi à Archamps et quand j’y retourne, je mesure combien la Haute- Savoie est défigurée. C’est un territoire sacrifié. En Savoie, la dynamique est un peu moins forte, mais nous avons quand même de grosses inquiétudes autour de Chambéry, Aix-les-Bains et par rapport au Lyon-Turin. On continue de bétonner sans prendre en compte les avis des experts du Giec. Pour eux, le premier vecteur du changement climatique, c’est le changement de destination des terres agricoles.


Propos recueillis par Sylvie Bollard


À regarder également :

Sur la permaculture et le maraîchage bio-intensif :

Sur notre rapport au vivant en général et le loup en particulier :

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