Depuis trente ans, Alain Baraton est le jardinier en chef des jardins du Trianon, du Grand Parc de Versailles et depuis 2009 en charge du domaine de Marly. Il tient une chronique hebdomadaire de jardinage sur France Inter et est l’auteur de nombreux ouvrages à succès. Il publie aujourd’hui, dans l’excellente collection des éditions Plon, le Dictionnaire amoureux des jardins. Rencontre.

Vous précédez la déclinaison des lettres de l’alphabet d’un avant-propos que vous appelez avant-jardinage et en trois pages, vous nous apprenez déjà énormément de choses. Vous affirmez par exemple qu’on domestique les plantes pour afficher son pouvoir.
A l’origine, les plantes n’ont pas besoin de nous pour prospérer. L’homme veut simplement montrer qu’il est capable de diriger la nature. Alors on plante des alignements qu’on taille au cordeau, on plante des arbres fruitiers que l’on va tailler pour permettre à la main de cueillir le fruit sans attendre que le fruit ne tombe et s’abîme. L’homme n’a donc jamais travaillé la nature pour faire plaisir à la nature, mais pour se faciliter la vie ou, justement, pour montrer la puissance qu’il possède. C’est donc quelque chose d’assez particulier. Le jardin est finalement une arme démoniaque. Louis XIV, en construisant son château et son jardin, montre qu’il est capable de commander à la nature. Imaginez qu’à Versailles, tous les arbres sont au garde-à-vous! Tous obéissent au monarque. C’est donc un jardin de pouvoir, un jardin qui permet de rappeler effectivement que le roi est tout puissant. On fera la même chose dans les jardins dits religieux, et il y en a beaucoup, où même la couleur des fleurs est symbolique. Dans les vrais jardins de monastères, les fleurs se doivent d’être rouges, le sang du Christ, ou blanches, la pureté de la Vierge. Le nouveau moine qui découvre ce lieu ne peut être qu’en admiration de constater que même les fleurs rendent hommage au Tout Puissant. Un jardin bien employé, bien utilisé peut donc effectivement être une arme redoutable.

«Un beau jardin, c’est un jardin que l’on quitte à regret» écrivez-vous. Du coup, quittez-vous Central Park à regret, même à travers un écran de télévision ou de cinéma?
Oui et non. Central Park, je l’ai découvert avec Dustin Hoffman dans Kramer contre Kramer lorsqu’on le voit courir avec entrain autour du lac central, mais je n’y suis jamais allé. Je vais donc effectivement quitter Central Park avec regret lorsque le mot fin arrive sur l’écran. Mais quand vous regardez Charles Bronson dans Le Justicier de minuit et que vous voyez ce qui se passe dans les bosquets de Central Park la nuit et que les malfrats prennent possession des bosquets et des fourrés, là non, je ne quitte pas Central Park avec regret mais plutôt avec soulagement.

J’ai cherché dans le Dictionnaire une entrée à Prince, puisque la rock star est venue visiter ce jardin de Versailles.
Prince est effectivement venu à Versailles. Je n’ai pas souhaité l’accompagner dans les jardins parce que l’homme ne m’intéresse pas, mais j’ai eu la chance d’en accompagner quantité d’autres et en particulier Mickael Jackson.

Y a-t-il des jardiniers parmi ces célébrités?
C’est un peu le drame. Tout le monde se considère comme jardinier. Et lorsque vous rencontrez des rock stars, elles vous affirment qu’elle jardinent elles-mêmes dans leurs propriétés. J’ai tout de même un horrible doute. Je ne pense pas que Mickael Jackson jardinait, ses gants étant d’un blanc immaculé, je pense qu’il ne les aurait pas tachés et d’ailleurs il ne s’intéressait pas du tout à ce que je lui racontais. Par contre, son épouse, à l’époque, Lisa Marie Presley, écoutait ce que je racontais. Le seul mot qu’il m’a adressé durant toute la visite a été «No».

Kim Wilde est un vraie jardinière.
Oui, elle a d’ailleurs écrit un délicieux petit ouvrage sur le sujet. Vous avez Catherine Deneuve qui est une mordue de végétation, Marie Anne Chazel qui adore elle aussi jardiner et certaines personnes, à défaut d’avoir la main verte, se passionnent pour les jardins. Je pense à François Morel, Philippe Bouvard, Line Renaud, Jean-Pierre Coffe ou encore Julie Depardieu. Saviez-vous que Julie Depardieu aime tellement les fleurs de son jardin, qu’elle se maquille pour se faire belle avant de les entretenir. Elle estime que si les plantes se font belles pour elle, il est normal qu’elle se fasse belle pour les plantes.

J’ai beaucoup aimé les dictons, maximes, proverbes et autres citations dont est truffé votre Dictionnaire, et puis il y a votre petit florilège personnel. C’est le résultat de nombreuses années de notes, de réflexions et de surprises au fil de vos lectures.
Quand un homme comme Raymond Devos écrit qu’un jardinier qui sabote une pelouse est un assassin en herbe, comment ne pas rire. Quand Pierre Doris dit que c’est beau un arbre dans un cimetière, on dirait un cercueil qui pousse, c’est peut-être sinistre, mais c’est drôle! Il y a effectivement des citations qui sont drôles, qui sont amusantes. L’une des plus belles est signée Alfred de Musset. Il reçoit une lettre de l’un de ses amis et il lui répond avec beaucoup de retard. La lettre de réponse est merveilleuse, il lui dit, cher ami, excuse moi d’avoir tant tardé à te répondre mais quand ta lettre est arrivée, j’étais au fond du jardin. Je trouve ça merveilleux.

On trouve des tas de choses étonnantes dans votre Dictionnaire amoureux, y compris un ancêtre de PPDA. Pierre Poivre!
Oui, Pierre Poivre, qui n’a d’ailleurs pas donné son nom au poivre. Il y a deux personnes qui sont assez étonnantes. Pierre Poivre, l’un des premiers importateurs du poivre mais qui n’a pas inventé le poivre. Et Fraisier, qui a ramené les fraisiers du Pérou, mais le fraisier existait sous forme sauvage en France et s’appelait d’ailleurs déjà fraisier. Poivre est un type qui va parcourir le monde, qui va s’installer sur l’île Maurice, qui va créer le jardin de Pamplemousse, du nom du village d’ailleurs où il se situe et non pas comme je le croyais d’abord parce qu’il y a des pamplemousses dans le jardin. Ce jardin, quand on le découvre, c’est un choc. C’est l’histoire de différentes personnes, qui n’étaient pas spécialement fortunées, qui n’ont eu de cesse de vouloir agrandir le domaine et de l’entretenir. Et quand on découvre ce lieu qui n’est pas encore pollué par la civilisation commerciale on se rend compte qu’il a gardé un charme absolument extraordinaire. C’est pour ça que j’ai voulu parler de quelques grands navigateurs à qui l’on doit beaucoup.

Je vais terminer avec Charles Trenet, que visiblement vous n’aimez pas beaucoup. Vous dites que c’est un faux gentil, mais alors qu’est-ce que vous aimez la chanson «Le jardin extraordinaire».
Oui, j’ai toujours dit ce que je pensais et il serait vivant que je le dirais pareil. Charles Trenet, que j’ai croisé plusieurs fois, a oublié ce que c’est d’être simple. Cet homme était d’une prétention à tomber à la renverse, mais il avait du talent. Or, le fait d’avoir du talent n’exclut pas qu’on puisse avoir des défauts. Et j’ai parlé de son «Jardin extraordinaire», même si je déplore qu’une publicité l’a utilisé depuis et que lorsqu’on parle de jardin extraordinaire on peut aussi penser à un canard bien pratique pour les sanitaires, mais il est vrai que c’est une très belle chanson, qui fait partie du patrimoine de la chanson française. Trenet n’était peut-être pas un type très agréable, mais c’était néanmoins un très grand artiste.
Pascal Schouwey

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A lire: « Dictionnaire amoureux des Jardins » éditions Plon