Alexandre Jardin

par | 13 Mai 2010

Cet homme hors norme, je le connais depuis années. Il fait partie des rares personnes sur lesquelles on peut compter en toutes circonstances. Quelques mois après la sortie de son dernier roman («Quinze ans après») et à la veille de ses quarante-cinq printemps, il m’a accordé une longue interview téléphonique. Attention, la langue de bois n’était pas de la partie…

A la veille de ton anniversaire, comment vas-tu?
Très mal, car il faut vraiment que j’arrête de rire.

Est-ce possible?
Oui, il y a un âge où c’est fini de rire, où il faut arrêter de gigoter et faire vraiment ce que l’on doit faire, écrire ce que l’on doit écrire et arrêter de se dérober.

As-tu l’impression de t’être beaucoup dérobé jusqu’à ce jour?
Oui, habilement, mais cela ne s’est pas toujours vu. Je suis issu de tellement de dérobades que cela a été ma première manière de vivre en prenant, en quelque sorte, les habitudes familiales.
En mille neuf cent septante-neuf, j’avais treize ans, mon père avait écrit un livre étonnant, éblouissant qui s’appelle le «Nain jaune», c’était un livre sur son père. Il était parvenu à transformer en personnage romanesque éminemment sympathique le directeur de cabinet de Pierre Laval à Vichy. Avec ce livre il était parvenu à enfumer tous les Français, je sais que la littérature peut tout, mais cela pose quand même problème, c’est même dément.

Mais comment vas-tu vivre si tu exclus le rire de ton existence?
Je vais moins compter sur le temps, je vais faire les choses de manière beaucoup plus pressée, car jusqu’à présent j’avais le sentiment que l’on pouvait se promener en faisant des films, de la littérature. A quarante-cinq ans, il restait une année à vivre à mon père, je commence donc à entrer dans une zone où chaque année de prise est une victoire. Je vais donc être plus économe de mes initiatives.

J’ai pourtant l’impression que tu es toujours en train de te battre, de te débattre, pour des causes que tu crois justes?
C’est exact, tu sais, pour construire le programme de «Lire et faire lire» j’ai mis dix ans, nous nous occupons actuellement, avec mes partenaires, de deux cent cinquante mille enfants en France. Nous sommes en train de prendre le taureau par les cornes pour que nous puissions atteindre un million d’enfants.

Tu as sorti un livre récemment, un autre est-il en train de mûrir?
Il y en a un que j’écris vite, mais ne je sais pas encore si je vais le sortir rapidement, car il me fout terriblement la trouille.

Comment un livre peut-il foutre la trouille?
Quand je te l’enverrai, tu vas probablement tomber de ta chaise. Il fiche la trouille parce qu’il y a des choses qui sont glaçantes à écrire.

Faut-il vraiment écrire ces choses glaçantes?
Sur plusieurs décennies, l’obsession finit par créer une nécessité. On ne peut pas toujours écrire autre chose, maintenant j’ai fini de rire.

Comment sais-tu qu’un livre est prêt à être publié?
Quand l’heure est venue de s’en débarrasser, mais cela dépend des livres. Aujourd’hui cela m’ennuierait de continuer à faire semblant. Il faut beaucoup de temps pour arrêter d’être celui que l’on se raconte.

Le fait de vivre avec une journaliste a-t-il changé ta façon de concevoir l’écriture?
Cela a grandement contribué à me réconcilier avec la réalité qui a toujours été un gros mot dans ma famille, même une grossièreté, tout a toujours été faux chez nous, parce que le réel avait été congédié à Vichy. Quand une famille passe par un tel trou noir, elle est nécessairement fâchée avec le réel, elle ne peut plus vivre normalement. Après la guerre, à l’intérieur de ma famille, l’accès au réel était devenu quelque chose d’impossible, il fallait bien entrer en fiction.

Cela explique t-il tout ce que tu as fais jusqu’à présent?
Rien n’explique jamais tout, mais l’énormité du désastre moral n’a pas contribué à nous réconcilier avec le réel. Le «Nain jaune» est quand même l’homme qui dirige le cabinet du premier ministre, l’organisateur de la rafle du «Vél d’hiv.».

Quel est le regard que tu portes sur le monde politique actuel?
Terrifiant. Quand je rencontre des hommes politiques, je suis de plus en plus frappé par l’écart qui existe entre ce qui est fait, ce qui est dit sur la place publique et ce qui est dit en off. Ce n’est pas bon signe. Tout le monde a l’air d’admettre qu’il faut faire vivre le pays dans une zone de fiction. Or le job des élites politiques, c’est d’amener le pays à vivre avec le réel. Je pense notamment à l’énorme problème de l’éducation en France, qui est un scandale absolu. Nous avons un système qui profite aux enfants d’enseignants, aux enfants de la bourgeoisie, aux enfants de toutes les élites, mais pas du tout aux enfants des classes populaires, qui sont les grands cocus, les grandes victimes.

Y a-t-il une solution?
Il y a toujours des solutions. Le problème c’est que nos politiques nous ressemblent.

Penses-tu que le «Net» peut changer quelques chose?
Je suis très intéressé et très impliqué dans toutes ces nouveautés. Toutefois il y a une chose qui me dérange sur le Net, c’est les pseudos, je n’aime pas les êtres masqués, cela les défigure, cela les rend laids, c’est beau d’être démasqué, c’est beau d’assumer, c’est beau de dire: je, et le Net est quand même le grand déversoir des mauvais sentiments inassumés, c’est très embêtant.

Où en es-tu avec le cinéma?
En ce moment j’écris un scénario pour un film que je ne mettrai pas en scène moi-même. Mais je reviendrai au cinéma comme réalisateur, après être passé par le développement d’applications téléphoniques, parce que c’est-là que réside l’énorme opportunité historique et technologique. Aujourd’hui, ne pas essayer de faire basculer le monde des applications téléphoniques dans l’émotionnel serait une grave faute. Au début le cinéma était un phénomène technique, de foire, on allait voir des images qui bougeaient, puis un jour on a tourné «Autant en emporte le vent», on a eu accès à l’émotion. Il va bien falloir que le monde de la téléphonie mobile bascule dans l’émotionnel, ce qui n’est pas encore le cas. Je trouverais dommage de louper le coche.

Le 22 mai, tu reviendras à la «Fête de l’Espoir», quelle est, aujourd’hui, ta définition de l’Espoir?
Elle est contenue dans le verbe «oser», tant qu’il y aura un Christophe Colomb pour risquer sa peau en montant sur un bateau, tant qu’il y aura des gens qui n’imaginent pas l’existence sans audace, tout ira bien. Le verbe «oser» est un très beau verbe.
Par Pierre-Michel Meier

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Par Pierre-Michel Meier

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