Même si le géant américain refuse d’officialiser, le « projet Amazon » comme tout le monde l’appelle, prend corps à Annecy-Seynod. État des lieux.

En bordure de l’autoroute mais peu visibles en raison du dénivelé, bulldozers, camions et rouleaux compresseurs s’activent depuis plusieurs semaines. Protégé par des barrières, le chantier s’étend sur une immense parcelle au pied de la colline du Crêt d’Haut, en face du hameau de Branchy à Seynod, ex-commune aujourd’hui intégrée dans Annecy. Un panneau réglementaire annonce la construction d’un « bâtiment de messagerie et parking », avec 6 882 mètres carrés (m²) bâtis (surface de plancher) sur une parcelle de 28 599 m².

Pas l’arrière- boutique d’une épicerie de quartier, donc ; mais pas non plus le projet du siècle : la nouvelle plateforme “colis” dont se dote La Poste à Argonay (commune limitrophe d’Annecy) dépassera les 7 000 m² ; le centre logistique qu’a ouvert NTN-SNR il y a cinq ans à Annecy-Cran s’étend, lui, sur 12 000 m²… Pourtant, le chantier d’Annecy-Seynod a déjà suscité à lui seul plus de buzz médiatique que ces deux autres sites cumulés.

Permis signé sans savoir

La raison ? La plateforme de messagerie serait destinée à Amazon. Même s’il s’agit d’un secret de Polichinelle, le conditionnel reste de rigueur car le géant du commerce en ligne refuse toujours de confirmer. De là à parler de procédé habituel de la part du numéro un mondial du commerce en ligne, il n’y a qu’un pas. Amazon semble en effet préférer les avancées très discrètes jusqu’à aboutissement du projet.

Le maire de Satolas-et-Bonce, en Isère, en sait quelque chose : en juillet dernier, il a été mis devant le fait accompli de l’ouverture d’un centre de tri des colis sur sa commune. Même topo à Annecy : « Nous [la Ville] avons signé le permis de construire sans savoir qu’il s’agissait d’Amazon », martèle le maire Jean-Luc Rigaut. « Il y a une clause de confidentialité sur l’identité de l’investisseur », confirme le promoteur du projet. « C’est vrai : le nom d’Amazon n’a jamais été ouvertement cité, abonde un autre acteur du dossier, qui préfère rester anonyme, mais assez rapidement, plus personne n’était dupe… »

Les leaders de la messagerie “classique” (DPD, UPS, Chronopost…) sont déjà bien implantés sur le bassin annécien et ont moins l’habitude de se cacher. Autre indice, le permis a été délivré à une société civile immobilière de construction-vente (SCCV Dar2 Seynod), cogérée par un spécialiste de l’immobilier d’entreprise, le Parisien Axtom. Or sur son site Internet ce dernier ne cache pas qu’il compte Amazon parmi ses clients.

En prenant un peu le temps de gratter, les services municipaux auraient donc pu avoir la puce à l’oreille, même s’il faut reconnaître que le montage utilisé n’est pas des plus facile à décrypter : la SCCV agit pour le compte d’un investisseur qui ne sera pas l’utilisateur final. « Ça n’a rien d’opaque : c’est très classique en matière de promotion immobilière. C’est comparable à ce qui se fait en logement, avec un promoteur-constructeur, un opérateur pour la commercialisation et un occupant final », explique Grégory Monod, dirigeant de Sogimm (Annecy), l’autre cogérant de la SCCV Dar2 Seynod.

Entreprises locales

Que vient faire Sogimm, plutôt spécialisée dans le logement, dans une telle opération ? Outre ses envies de diversification, l’entreprise a été contactée par Axtom, dont l’un des dirigeants a fait ses études avec Grégory Monod, afin de trouver sur Annecy un terrain pour l’un de ses clients. Une fois le foncier déniché, les deux groupes se sont répartis les rôles au sein de la SCCV. À Axtom le pilotage de l’amont : relations avec l’investisseur, avec l’architecte drômois Apside… Et à Sogimm, l’opérationnel du chantier.

Pour cela, le Haut-Savoyard a favorisé les acteurs locaux, parmi lesquels Globalp, une entreprise générale où Sogimm est associée à trois autres sociétés hauts-avoyardes de BTP (Perillat, Bachetti et LP Charpente). « 75 % des travaux sont réalisés par des entreprises du département, dont 50 % par des entreprises du bassin annécien », insiste le promoteur. Va pour les travaux. Mais une fois le bâtiment construit ?

Malgré nos demandes, Amazon n’a apporté aucune précision (ou démenti). Le permis de construire, accordé le 5 août 2019, demeure à date la seule source officielle. Il mentionne les surfaces déjà évoquées, stipule que 160 emplois sont prévus sur site (10 en maintenance, 70 au tri des colis et près de 200 chauffeurs de camionnettes, temps partiels inclus). Mais rien sur le nombre de colis traités, les flux routiers générés ou encore la zone desservie – le document indique seulement « l’acheminement des colis des derniers kilomètres » (sic). Rien non plus sur la date de mise en service même si, au vu de l’avancée des travaux, elle est sans doute prévue avant la fin de l’année.

Hostile à l’arrivée d’Amazon dont elle critique le modèle socio-économique, Extinction Rebellion Annecy avec d’autres organisations environnementales, citoyennes, syndicales et politiques » appelle à une manifestation, dimanche 2 février devant le chantier.

« Ce ne sont pas des manières ! »

« Ce ne sont pas des manières d’agir. Nous avons le sentiment d’avoir été dupés et je n’aime pas ça ! », tempête Jean-Luc Rigaut.

« Ce ne sont pas des manières d’agir. Nous avons le sentiment d’avoir été dupés et je n’aime pas ça ! », tempête Jean-Luc Rigaut (photo), maire d’Annecy. Furieux du « faux nez » (un investisseur passant commande à un promoteur pour le compte d’un client final jamais cité) utilisé – a priori – par Amazon, l’édile a « convoqué » le patron France du groupe américain pour lui « demander des comptes ». « Nous voulons en savoir plus à la fois sur les emplois promis et sur l’insertion du site dans son environnement, notamment en matière de trafic routier. » Rendezvous a été confirmé pour le 11 février. « C’est donc bien qu’Amazon est derrière ce projet, sinon il ne viendrait pas… »

Jean-Luc Rigaut assure qu’il n’est « pas question de flux routiers supplémentaires sur Seynod et Branchy tant que la bretelle RD16 (route des Creuses)/RD 1201 (route Annecy-Aix) ne sera pas réalisée ». Un projet à 7 millions d’euros (prévisionnel 2016) cofinancé par le Département et l’Agglomération et qui, dans les prévisions initiales, aurait dû s’achever l’an dernier, mais qui ne devrait finalement voir le jour qu’en 2021 au mieux. Bien après la fin du chantier Amazon…

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Par Éric Renevier