Le 22 août 2002, Jean Pierre Thibaudat racontait, dans Libération, l’histoire de Ludovic et Laetitia. Il avait vingt quatre ans, elle en avait seize. Ils avaient quitté ce monde en laissant un mot: «On s’aime»

«On s’aime. Donc, on se tue. La mort à deux. Par excès d’amour? Parce que leur amour était impossible, interdit, mal vu, contrarié? Par crainte que la vie (la famille, l’avenir) vienne lézarder leur histoire? On ne saura jamais tout. Tandis que les familles, les proches pleurent leurs proches, les mythes suivent leur cours.» Libération?

«Il faisait beau ce jour-là, à Vias, près de Sète. Un jogger courait le long du canal du Midi du côté du lieu-dit L’Arbre Blanc. Dans un coin, il remarqua une voiture dont le moteur tournait. Une tente était dressée à côté. Le tuyau d’échappement pénétrait sous la toile. Engourdis. Les amoureux avaient bien fait les choses : la tente était bien calfeutrée. Le gaz d’échappement du véhicule a dû les engourdir avant de les occire lentement, bercés par le ronronnement du moteur. »
C’est beau les histoires d’amour, mais on voudrait qu’elles vivent… Est-ce possible? Peut-être vaut-il mieux les écrire. Et les lire.
C’est ainsi que paraît chez Actes Sud le dernier roman de Ornela Vorpsi, intitulé, lui aussi, Ci-gît l’amour fou. Il commence ainsi, nimbé de ce mystère qui traverse les romans de l’écrivaine qui écrit en italien, vit à Paris et parle français avec des «r» d’albanaise…:
«Moi, Tamar, je suis née sous le signe du tourment. Petite, j’ai senti le frisson de l’épouvante me secouer le crâne. Je suis restée figée à l’endroit où j’étais, à la fenêtre de la voisine, je n’ai pu dire ni à ma mère ni à quiconque de quoi il s’agis- sait, je l’ignorais moi-même. J’étais férocement suspendue dans la peur, sous sa domination. C’est ainsi que moi, Tamar, j’ai commencé à partir sous des cieux étrangers, loin de tout ce que je connaissais, mère, père, arbres, chaises, maison, soleil. Je ne voulais pas devenir étrangère, cela se produisait malgré moi, le frisson en décidait au gré de ses caprices. Soudain, les éléments connus n’étaient plus vraiment les mêmes, les mêmes personnes, les mêmes père et mère, arbres, chaises, maison, soleil. Toute chose adoptait une ombre plus sombre, plus inquiétante, la lumière se faisait plus vive, les contrastes s’intensifiaient au point de me gêner.»

Ornela Vorpsi, classée il y a deux ans parmi les trente cinq romanciers les plus intéressants d’Europe, lauréate de tout ce que l’Italie compte de prix littéraires, nous parle d’elle et de nous et d’amour et de mort. De mort plus que d’amour de mort que l’on donne, mieux que l’amour encore. «J’ai toujours pensé, raconte Ornela Vorpsi, que les mystères de la mort ou de la folie étaient dissimulés dans un recoin de sa chambre, parmi les fleurs poussiéreuses des bouquets qu’on lui offrait, ou tissés dans les draps de soie et de lin gris qui mettaient en valeur son corps blanc.» Quelque part dans son roman, vous chercherez, vous lirez, vous trouverez… il y a dans une chambre un article de journal accroché au mur. Le titre de l’article?«Ci-gît l’amour fou».
Ornela Vorpsi, bientôt, écrira en français. Pratiquant l’immigration linguistique, elle tordra notre langue comme elle a tordu l’italien, depuis dix ans maintenant. Elle tordra le français, pour l’enrichir, le transformer, se l’approprier et nous la rendre, notre langue, plus belle encore, plus ambiguë, oui plus riche. L’immigration linguistique, comme toutes les immigrations, enrichit, nuance, fait évoluer… les lecteurs de Vorpsi, impatients, attendent que sa langue si personnelle, ses histoires d’amour et de mort, ses mythes d’Albanie, s’écrivent en français. En attendant, comme Balzac autrefois, Vorpsi observe. Dans sa langue à elle, cela s’appelle «épier». Ecoutez-la: «J’épie insatiablement toutes choses, beauté, passions amoureuses, fragilités, maladresses, cette existence pas évidente du tout. J’épie comment les autres tiennent dans la vie. C’est un épier qui relève de la rencontre, du partage, d’une volonté de repousser ses propres limites, de se voir. Je rôde autour des sujets ou des objets que j’épie. Si on se rend compte que j’épie, et que d’un coup, on a besoin de moi, de mon coeur, je suis là, je le donne. »
Les écrivains donnent leur cœur à leurs personnages et l’amour fou gît dans leurs livres. A nous de le lire, de le prendre, de le faire vivre. Lire, c’est rencontrer. Lire c’est aimer, aimer d’amour fou. Sans avoir besoin de mourir : les amants sont déjà morts, les héros ont déjà tué, et Tamar a laissé mourir ceux qui le «devaient». Qui serions-nous, se demande Tamar, pour changer le cours des choses? Qui serions-nous, se demande Don Quichotte, si nous ne cherchions pas à le changer? Ci-gît l’amour fou? Qu’il se lève dans nos cœurs.

Bonne année…

Barbara Polla

Libres livres
Passer à l’acte, de Bernard Stiegler

Bernard Stiegler est philosophe. Le 23 avril 2003, à l’invitation de Marianna Alphant, qu’il remercie – que nous remercions tous –, il intervient dans le cadre d’un cycle de conférences où des philosophes étaient sollicités à réfléchir à haute voix sur leur parcours: comment en est-on venu à la philosophie? Pourquoi devient-on philosophe?

Et Bernard Stiegler dit. Il nous dit le passage à l’acte philosophique. «Mon devenir philosophe en acte, si cela eut lieu, et je crois bien sûr que cela eut lieu, fut l’effet d’une anamnèse produite par une situation objective dans le cours accidentel de mon existence. L’accident consista en cinq années d’incarcération que je passai à la prison Saint-Michel de Toulouse puis au centre de détention de Muret, entre 1978 et 1983 – années évidemment précédées par un passage à l’acte, c’est-à-dire par une transgression. … ce furent cinq années de pratique philosophique… on doit toujours être prêt à philosopher à mort comme le fait Socrate…»

Et plus loin: «J’ai, par exemple, durant ces cinq années, toujours commencé ma journée par la lecture de Mallarmé… lecture d’un poème, ou d’un texte en prose que je lisais puis relisais en principe pendant une demi-heure, non pour apprendre par cœur, mais pour entendre.
… Le soir, je lisais des romans.»

Alors le matin, à défaut de Mallarmé, lisons Bernard Stiegler – et le soir, Ornela Vorpsi. Et écoutons bien, ce qui est écrit. Car lire, c’est rencontrer – mais encore faut-il entendre – entendre par cœur!

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Par Barbara Polla