Fondatrice et dirigeante du fonds d’investissement et du fonds de dotation RAISE, présidente du Women’s Forum for the economy and society, Clara Gaymard s’exprime sur la place des femmes dans le monde économique. Interview.

Quel est le rôle des femmes dans l’économie française selon vous ?

Elles ont pris leur place il y a déjà 40 ans. Elles sont compétitives, créatives et elles savent participer à la croissance des entreprises. Pourtant, elles n’ont pas la place qu’elles devraient car elles détiennent encore peu de pouvoir de décision. Elles n’ont pas la possibilité d’être des personnes qui dirigent. 99 % du pouvoir est détenu par les hommes. Ils ont du mal à laisser la place aux femmes, malgré la loi sur la parité. On peut considérer que la faiblesse de l’économie française, constatée aujourd’hui, est en partie due à cela.

Vos différentes fonctions vous ont amenée à travailler à l’étranger. Avez-vous remarqué des comportements différents dans le reste du monde ?

Les femmes sont présentes dans les milieux politiques, dans l’administration et dans les entreprises aux États-Unis ou dans les pays scandinaves. On constate une vraie différence de management dans ces pays, avec des acteurs plus ouverts culturellement, avec une vraie diversité du regard porté sur les femmes et d’appréciation sur cette question.

« Le monde est dirigé à 99 % par des hommes et il ne va pas bien. Tournez-vous vers votre voisine, elle a sûrement des idées. Associez-la à vos projets. Écoutez-la. Faites-lui confiance. »

Une loi sur la parité était-elle indispensable ?

Rien n’aurait changé, par exemple, au sein des conseils d’administration des grandes entreprises sans cette loi. Aujourd’hui, comme par miracle, les groupes trouvent des femmes ! Imposer des femmes au sein des conseils d’administration a contribué à leur professionnalisation et à la mise en place d’un vrai recrutement avec un profil de poste clair pour favoriser la complémentarité au sein de cet organe de gouvernance.

Avez-vous rencontré des difficultés dans votre parcours pour occuper les différents postes à responsabilités qui jalonnent votre carrière ?

J’ai souvent été la seule femme dans des assemblées d’hommes. Et quand on représente une minorité, par définition, ce que l’on dit reste l’expression d’une minorité. Quand la loi sur la parité dans les conseils d’administration a été promulguée, un patron du CAC 40 m’a dit : «Je serais humilié si on me choisissait parce que je suis une femme et non pour mes compétences». Je lui ai répondu que je préférais qu’on me donne la capacité d’agir, même s’il faut en passer par une loi et des quotas. À la création de Raise avec mon associé, Gonzague de Blignières, nous avons décidé un recrutement paritaire dès le départ et pas seulement mixte. Un parti pris pas très courant dans le private equity. Et aujourd’hui, la question homme/femme ne se pose pas.

Pour mes expériences passées, si j’ai réussi dans mes fonctions c’est qu’on a osé me donner ma chance. Mais j’ai dû me faufiler, saisir les opportunités, parfois ne pas exercer le métier que je voulais. Mais en étant plus agile, plus maligne et plus créative, on y arrive. Il faut accepter que le chemin des femmes ne soit pas le même que celui des hommes. Surtout, ne vivons pas de frustrations. Il ne faut pas regarder ce l’on ne peut pas faire, mais plutôt ce que l’on peut faire avec ce que l’on nous donne. Déplacer le curseur est une question de mentalité. C’est le message que je souhaite faire passer aux femmes : quel que soit l’endroit où elles se trouvent, elles ont la capacité de faire bouger les lignes pour que le monde aille mieux. Le non ne constitue pas une réponse définitive. Il faut parfois reformuler, revenir plus tard car ce n’est pas le bon timing.

« C’est le message que je souhaite faire passer aux femmes : quel que soit l’endroit où elles se trouvent, elles ont la capacité de faire bouger les lignes pour que le monde aille mieux. »

Manager des hommes et des femmes est-il différent ?

Quand on lui propose un poste, un homme regarde d’abord son titre et sa voiture de fonction. À aucun moment, il ne doute de ses capacités à réussir dans la mission qu’on lui donne. Une femme se questionne avant tout sur sa capacité à exercer les fonctions qui lui seront confiées, à ce que va dire son mari, à comment elle va gérer ses enfants. Or, si on propose un job à une femme c’est bien pour ses compétences et parce que le dirigeant estime qu’elle en a les pleines capacités. Une femme qui bénéficie d’une promotion doit apprendre à déléguer et à se convaincre qu’elle n’aura plus à remplir certaines tâches. Or, elle a souvent du mal à agir de la sorte car, dans la vie quotidienne, elle est habituée à tout faire. Une femme se réalise dans la concrétisation d’un projet et aurait tendance à s’oublier. Alors que l’homme se satisfait de sa propre gloire personnelle et saura très facilement mettre en avant le rôle qu’il a joué dans le succès d’un projet. Les femmes doivent apprendre à mettre en valeur leur implication dans la réussite et l’histoire de leur entreprise.

La bonne parole est encore à porter…

Encore et toujours. Il faut sans cesse convaincre les femmes qu’elles doivent être ambitieuses et qu’elles peuvent aider le monde. Je ne parle pas d’une bataille revancharde mais simplement du gâchis de ne pas davantage utiliser les compétences des femmes. Le monde est dirigé à 99 % par des hommes et il ne va pas bien. Tournez-vous vers votre voisine, elle a sûrement des idées. Associez-la à vos projets. Écoutez-la. Faites-lui confiance. Auvergne-Rhône-Alpes compte de nombreux modèles de femmes dirigeantes talentueuses et généreuses qui donnent de leur temps et partagent leur réussite. Il faut s’appuyer sur ces forces vives pour améliorer notre pays.


Propos recueillis par Stéphanie Polette.
INTERVIEW RÉALISÉE DANS LE CADRE DE RESO HEBDO ECO.
www.facebook.com/resohebdoeco


Le fonds de dotation Raise s’est implanté à Lyon

Depuis avril 2016, le fonds de dotation Raise, via un partenariat avec le réseau Entreprendre Rhône, accompagne les jeunes entreprises de croissance du territoire. «Lyon affirme une réelle dynamique entrepreneuriale et constitue un vivier d’emplois et de talents intéressant», commente Clara Gaymard. Ce fonds de dotation se présente comme le premier accélérateur philanthropique dédié aux jeunes entreprises de croissance françaises en phase de post- amorçage. Il est abondé par le fonds d’investissement Raise (capitalisé à hauteur de 342 M€ pour investir des tickets minoritaires de 10 à 40 M€ dans les ETI à potentiel). «Notre équipe d’actionnaires renonce à 50 % de son intéressement sur les plus-values réalisées pour financer le fonds de dotation dédié à l’accompagnement des pépites», avance fièrement la fondatrice de l’entité parisienne.

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Clara Gaymard. Crédit photo : Wikipédia.