Il en est des caractères collectifs nationaux et continentaux, comme de ceux de chaque personne qui est caractérisée par son visage. Ainsi, le caractère de l’Italie brille par l’esthétisme, celui de la Germanie par l’ordre, celui de la France par la facétie, et sûrement celui des Suisses par la précision et la rigueur.

Toutefois, on doit comprendre qu’à l’origine du caractère d’un peuple, se trouvent les climats, nourritures, reliefs, et conditions de l’environnement, qui produisent des êtres animaux ou humains adaptés d’abord au milieu dans lesquels ils vivent ou survivent. Ainsi les montagnards de tous les pays du monde possèdent des caractéristiques morphologiques communes. Un archétype des nobles valeurs suisses.

Si Roger Federer plaît tant aux Suisses, ainsi qu’aux asiatiques, il ne le tient pas seulement pour son extraordinaire performance liée à la force et à l’adresse de son art. Mais comme le dernier des Mohicans incarnait ces extraordinaires valeurs empathiques amérindiennes que l’Amérique a détruites, Roger Federer devient un archétype helvétique de cette Suisse de la haute tradition quelque peu désavouée ces temps dans laquelle tout Helvète sent avec quelque nostalgie ses racines. Aucune concession en effet, visant à séduire par de grands effets de manche ni de raquette d’ailleurs, comme d’aucuns de ces champions qui les cassaient de rage. Pas même de séduction organisée, ce qui lui serait plus facile quand on est sans doute plus connu que la plus haute hiérarchie politique du pays.

Un visage de passion introvertie
Le visage, loin des contours adoucis et arrondis comme la plaine du Gange, comporte bien ici ces reliefs puissants et saillants comme un paysage de montagne qu’on trouve souvent encore chez les Valaisans et bien des Européens de l’Est. Cette ossature, qui arrive à transparaître encore nettement sous la musculature de son visage, montre bien une détermination sans faille, car cette ossature n’est pas ici, grêle ou féminine, mais bien masculine et puissante, voire épaisse. Plus précisément, le visage comporte trois saillies osseuses qui expliquent bien sinon le championnat, du moins les mécanismes de caractère qui sous-tendent le potentiel pour réussir dans l’affrontement.

Le regard de l’aigle
D’abord cette puissance du frontal et du relief sus-orbitaire particulièrement, qui sans être trop proéminent se comporte littéralement comme une petite casquette en os sur des yeux particulièrement enfoncés dans les orbites. On y verra donc la distance, le recul qu’il saura prendre face aux événements, et cette plage sourcilière et oculaire relie deux mécanismes morphologiques assez rarement construits ensemble. D’une part, des yeux qui semblent comme écartés par rapport au nez à cause de l’insolite épaisseur de sa racine, avec des sourcils évasés vers l’extérieur, d’autre part ce retrait oculaire sous le rocher crânien qui, chez les premiers hommes, révélait la nécessité impérieuse d’abriter les organes fragiles, donc les yeux. Ce qui explique la détermination mentale et concentrée vers l’objectif avec l’introversion du caractère peu enclin à décorer ce qu’il pense.

Une empathie bienveillante
Ensuite, la partie médiane, émotive et affective du visage, nous montre un nez puissant et des pommettes larges, plus encore que la largeur du front. Là encore, l’émotivité est conquérante, mais il faut voir le mot émotion dans son sens central: aptitude à l’action de se mouvoir. Là encore, les narines sont très abritées, comme si elles se protégeaient de toute influence extérieure parasite. On ressent plus qu’on sent, en métabolisant à l’intérieur les ambiances qu’on côtoie. Avec les pommettes larges, c’est ce qui expliquera cette sorte de bienveillance émotionnelle qui ne montre pas une compassion affichée ou prosélytiste, mais bien une sobre et rigoureuse capacité affective à sentir l’autre et s’y intéresser sans recherche de rejaillissement personnel sur lui. La bouche mince et musclée révèle bien évidemment la concentration de l’effort et ce côté un peu taciturne qui, ne l’oublions pas, est l’aptitude à se taire plus qu’à parler pour ne rien dire.

Affirmation de soi de naissance
Mais la projection mentonnière considérable montre deux aspects. D’une part, un potentiel d’affirmation de soi considérable, et d’autre part une résistance physique ou une vitalité sûrement, sinon hors norme, du moins particulièrement élevée. Ainsi, quand l’ossature puissante et les trois saillies osseuses, mentonnières, nasales et orbitaires, sont présentes, c’est comme si le guerrier avait tous ses instruments de conscience et d’énergie pour faire face correctement à l’adversité. Naturellement, quand on naît avec ce type de structure, on a tendance à chercher un adversaire à qui se mesurer, non pour le battre, mais simplement pour se trouver soi-même dans ses propres ressources et valeurs à travers la confrontation à l’autre.

Un destin d’adversité
Le grand Lech Valesa quand il était encore à Gdansk en tant qu’ouvrier, avait montré cette même détermination, avec une structure morphologique relativement proche. Quand le relief, de profil, est aussi architecturé, on sait que donner et recevoir des coups, caractérise une condition même d’existence. Mais comme tous les vestibules sensoriels, yeux, nez, bouche, sont protégés resserrés et très abrités, on en déduit une introversion innée évidente qui ne se dément pas par les acquisitions de la gloire et qui ne le pousse pas à s’extravertir beaucoup plus. Par ailleurs, cette ossification et cette musculature montrent le côté laborieux, progressif, de tâcheron, minutieux également par la précision des yeux, un peu comme ces constructeurs de montres dans les belles vallées enneigées de Suisse l’hiver.

Faire face et donner la face
Donc, un peu du caractère montagnard, un peu de la minutie de l’horloger, un peu de l’harmonie des frères de différentes vallées qui se réunissent, un peu également ce recul par rapport à l’existence qu’on acquiert dans les pays froids, où l’on vit plus à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais surtout, par cette conscience de l’effort puis du respect pour le travail bien fait, Roger Federer ressemble là, à de grands artistes ou scientifiques qui lorsqu’on les pousse dans leurs retranchements ne disent qu’une seule chose: travail, travail, travail… avec si possible le don pour que celui-ci devienne hors norme. Ainsi, Roger Federer peut certainement révéler par son comportement et constitution un bon archétype helvétique, bien plus que certains passereaux du pouvoir à la tête légère et aux idées sans corps.

Pourquoi les asiatiques aiment-ils tant Federer?
pour une raison simple, c’est que Federer démontre exactement les valeurs que l’Asie respecte. L’une d’entre elles est absolument fondamentale: ne jamais faire perdre la face à quelqu’un, et même donner la face à quelqu’un, ce qui veut dire respecter toujours ses adversaires.

Un autre trait caractéristique du peuple asiatique, et de ne jamais se mettre en avant, ce qui ramène bien évidemment cette aptitude centrale de l’esprit zen où chaque geste doit être contrôle, maîtrisé, compris, étudié, avec la dignité de comportement qui en résulte naturellement. Federer: la voie du Zen Suisse.

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Par, Maxence Brulard