Élu pour un second mandat à la présidence de la CPME, le chef de file de l’organisation patronale française a profité de son passage en Isère pour évoquer l’impact du dossier des retraites sur les petites et moyennes entreprises. Pas très reluisant…

Quel regard portez-vous sur la réforme des retraites ?

Elle est assez révélatrice des grands maux dont souffre le pays, à commencer par l’apparition d’une perte de sens du bien commun. Dans un système par répartition qui fonctionne selon le principe de solidarité intergénérationnelle, il faut savoir jouer collectif et ne pas regarder uniquement son propre régime, sans se soucier de celui des autres. On assiste à une remise en cause de la valeur “travail”, lorsque l’on voit un certain nombre de nos compatriotes s’arcbouter sur le moment où l’on doit partir à la retraite. Même s’il existe des métiers pénibles dont les conditions doivent être prises en considération, quelle image donne-t-on aux jeunes ? On observe également une culture du déni de réalité lorsqu’on rappelle que le régime actuel doit être équilibré, mais que l’on ne veut rien entendre.

Vous parlez d’une forme de « schizophrénie à la française » ?

Lorsqu’on voit qu’une courbe est défavorable, il n’est pas nécessaire d’avoir le Prix Nobel pour comprendre qu’il est nécessaire de travailler à un équilibre. Nous avons d’ailleurs franchi le seuil des 2 400 milliards d’euros de dette (au 3e trimestre, et d’après l’INSEE, ndlr) sans que cela n’inquiète personne. Or, il faut être crédible ! La dette française est tout, sauf virtuelle. Cela fait plus de 40 ans que la Cour des Comptes écrit des rapports, mais on a du mal à voir la vérité en face. Nous aurions tout intérêt à nous inspirer de la culture PME, dans laquelle, au contraire, on agit.

Qu’en est-il, pour vous, de l’âge pivot ?

Ce point est pour l’instant suspendu… mais si les discussions n’aboutissent pas, il faudra se remettre autour de la table. À partir du moment où il existe un blocage, il faut trouver un compromis. En cela, la position de la CFDT, comme celle du gouvernement, est la bonne. Une conférence en vue de trouver des mesures d’équilibre va se tenir avec les partenaires sociaux, bien qu’il n’y ait que trois paramètres sur lesquels on puisse véritablement jouer : la baisse des pensions… mais personne n’est d’accord avec ça ! La hausse des cotisations… mais est-ce bien acceptable, étant donné que nous sommes déjà les champions d’Europe en matière de prélèvements sociaux ? Un troisième paramètre, sur des mesures d’âge, où l’on peut être créatif en jouant sur l’étendue de l’assiette concernée.

Quelles sont les solutions que vous défendez ?

Nous sommes particulièrement attachés au dispositif de carrières longues. Les personnes ayant commencé, par exemple, en apprentissage, doivent pouvoir partir plus tôt, d’autant plus quand il s’agit de métiers exposés. Il faut parfois, aussi, savoir regarder ce qu’il se passe ailleurs. Travailler un peu plus n’est pas forcément l’Everest ! Nous avons quand même la chance d’avoir un système de sécurité sociale et de retraite sur lequel nous pouvons débattre.

“À PARTIR DU MOMENT OÙ IL Y A UN BLOCAGE, IL FAUT TROUVER UN COMPROMIS.”

Quelles sont vos relations avec votre homologue du Medef ?

Il n’y a pas d’obstacles et nous ne serons jamais assez nombreux pour défendre les entreprises et les entrepreneurs. Il faut s’entendre sur l’essentiel, même s’il peut exister des divergences par rapport à la nature des entreprises concernées. Une PME n’est pas une grande entreprise modèle réduit ! La CPME regroupe un ensemble de patrons qui peuvent, par exemple, avoir une vision du dialogue différente de ceux des grandes entreprises. Nous sommes peut-être plus touchés par la question des carrières longues que certains secteurs comme les banques ou assurances.

Vous évoquez un impact majeur des mouvements sociaux consécutifs à la réforme des retraites et après celui des “gilets jaunes”. Dans quelle situation sont les PME et TPE françaises ?

Elle peut être différente en fonction du lieu d’implantation ainsi que du secteur d’entreprise. Pour celles qui se situent dans le domaine de la restauration ou du commerce, à Paris, par exemple, la situation est difficile. Un certain nombre de dossiers de demande d’aides sont remontés au niveau de la CPME. Des entreprises ont enregistré une baisse de leur activité de 20 %, rien qu’en décembre, et jusqu’à 38 % dans la restauration au sein de la capitale, alors même que ces entreprises avaient déjà été impactées, il y a un an. Et les cotisations URSSAF et TVA vont bientôt tomber. C’est certain, des rideaux vont devoir se fermer, même si on ne sait pas encore combien.

Vous avez évoqué la possibilité de solliciter le gouvernement pour aider ces entreprises en difficulté…

Sur ce point, le gouvernement a bien anticipé. Nous avons obtenu une rencontre avec le Secrétaire d’État au commerce, ainsi qu’avec le ministre Bruno Le Maire, afin d’activer des cellules d’aides économiques. L’idée est non seulement d’étaler les dettes des sociétés qui ont été fortement impactées par ces épisodes, mais de les annuler, si cela peut permettre aux structures de survivre. Avec l’engagement que les dossiers remontant par le biais des antennes locales de la CPME puissent aller plus vite. On ne veut pas revivre ce qu’il s’est passé il y a un an où le processus administratif avait été long.

Vous avez évoqué le chiffre de 400 millions d’euros de pertes, suite au mouvement actuel ?

Il s’agit du montant des pertes que l’on peut atteindre chaque jour à cause d’une journée de grève, au niveau macro-économique. Pour plus de détails, il faudra attendre mi-mars, où nous avons demandé aux différents présidents des URSAAF locaux, dont la moitié sont des élus CPME, de nous remettre des données d’impact. Ce chiffre pourrait être largement sous-estimé. Quand une grève s’attarde comme celle-ci, les économistes s’accordent à dire que cela représenterait plutôt 12 à 15 milliards d’euros, ce qui est énorme !

Vous avez été réélu, il y a quelques jours, à la tête de la CPME. Quelles sont vos priorités ?

Je me suis mis au travail dès août dernier afin de voir ce qui était possible de proposer. J’ai hiérarchisé de grandes idées en vue d’atteindre 25 propositions qui ont été enrichies, grâce aux remontées d’antennes locales. L’objectif est d’établir une feuille de route jusqu’en 2025 avec l’aide de mon nouvel exécutif, nommé fin février, afin d’avoir un support pour mesurer l’atteinte de ces objectifs.

Lors des dernières élections présidentielles, la CPME avait communiqué une liste de 89 propositions économiques aux candidats. Aurez-vous aussi cette démarche pour les municipales ?

L’une de nos idées était de fournir des éléments de fond pour nourrir l’action des candidats. Car, au sein de l’entreprise, on sait avancer, même lorsqu’on n’est parfois pas d’accord, alors qu’au niveau du pays, ce n’est pas toujours le cas. En prévision des municipales, nous avons fait passer à nos antennes locales un kit de communication à adapter au contexte régional. Le président de la CPME 38, Jérôme Lopez, a d’ailleurs commencé à rencontrer les différents candidats à Grenoble, aux côtés des représentants économiques du territoire, que sont le Medef, la fédération du BTP, l’Udimec ou la Fnaim. Nous aimerions effectuer la même démarche dans les semaines à venir sur la commune de Bourgoin. La CPME ne donnera cependant pas de consigne de vote car elle est attachée à sa neutralité.


Propos recueillis par Marie Lyan


Cet article est paru dans votre magazine ECO Nord Isère du 31 janvier 2020. Il vous est exceptionnellement proposé à titre gratuit. Pour retrouver l’intégralité de nos publications papiers et/ou numériques, vous pouvez vous abonner ici.