En Thaïlande, des projets de «villes privées» se dessinent. Le fisc, connais pas! Quant aux services communautaires (police, service feu, hôpitaux et même écoles), ils sont assurés par les promoteurs en lieu et place de l’Etat.

«On devrait construire les villes à la campagne, l’air y est tellement plus pur!», professait le dramaturge et caricaturiste français Henry-Bonaventure Monnier. A Bangkok, de riches promoteurs préfèrent construire les villes sur le territoire privé: «Free zone, no duty, no tax» (zone franche, pas d’impôt, pas de taxe) indiquent les panneaux à l’entrée de Gemopolis. Soigneusement clôturé, le terrain n’est accessible qu’aux ayant-droits. Il faut montrer patte blanche pour pénétrer sur le territoire de la «cité internationale des pierres précieuses» installée à 12 km à l’est de Bangkok, en plein accord avec les autorités thaïlandaises.

La ville-nouvelle n’est pas uniquement concentrée sur le diamant et les pierres précieuses (une centaine d’entreprises d’une douzaine de nationalités), mais aussi sur l’industrie de la mode et du luxe: montres, instruments d’écriture et équipements médicaux. Deux immeubles de sept étages sont sortis de terre en mai dernier. Ils côtoient des bâtiments industriels où œuvrent plusieurs centaines d’employés thaïlandais.

Diamantaires lausannois et montres Made in Switzerland
Dans une halle d’atelier de Gemopolis, un drapeau suisse flotte au plafond. C’est le site industriel d’une société lausannoise, Kimberly Diamonds. A sa tête, Robert Lieto Cohen, apparenté par alliance à la famille vaudoise Amon, leader mondial des encres de sécurité; Sicpa imprime aussi bien les dollars américains de l’Oncle Sam que la monnaie chinoise au portrait de Mao: «Nos employés sertissent les diamants de montres-bracelets de luxe produites en Suisse. Une fois le travail fini, elles seront réexportées auprès de leur maison-mère, sans avoir à payer de taxes. C’est l’avantage de la zone franche», explique Robert Cohen qui ne donne pas le nom des marques concernées. Discrétion d’affaires oblige.

Dans un autre bâtiment, une marque de bijouterie féminine, la marque de luxe danoise Pandora, fait tailler de petits éléments de parures (bracelets ou colliers) qui doivent beaucoup à la minutie et à la dextérité des «petites mains» thaïlandaises: «On ne pourrait jamais produire les mêmes pièces au même prix en Europe», concède son directeur exécutif Per Enevoldsen. La main d’œuvre thaïlandaise est réputée docile et particulièrement économique: une bonne ouvrière gagne de 200 à 300 francs par mois.

La zone franche de Gemopolis autorise toute une série de dérogations économiques: exemption de taxes sur les bénéfices des activités de production de 5 à 8 ans, exemption de TVA et de taxes à l’importation, possibilité de créer des sociétés à capitaux 100 % étrangers, droit de recruter des expatriés, d’acheter des terrains et appartements sans être soumis à l’impôt. Les prix d’un appartement vont de 4 à 17 millions de baths, soit de 130’000 à 500’000 francs. Avantages notoires, les administrateurs de Gemopolis prennent en charge la sécurité des lieux, la voirie et même le service du feu en cas d’incendie. Dans un deuxième temps, ils projettent de construire hôpitaux et écoles privées, et d’aménager parcs, jardins et terrain de golf, explique le directeur Suttipong Damrongsakul, un Thaïlandais formé aux Etats-Unis. Et tout cela à quelques minutes de taxi de l’aéroport international de Bangkok, évitant du même coup les embouteillages légendaires de la capitale du Siam.

La Ville parfaite ou Perfect City
Les perspectives de Gemopolis donnent des idées à d’autres promoteurs et notamment à une riche famille thaïe qui gère un groupe de plus de 100’000 employés en Thaïlande et au Vietnam. Le groupe Amata veut construire «The Perfect City»: «La Cité parfaite est une ville où il fait bon vivre. De la naissance jusqu’à la mort», commente Viboon Kromadit, 48 ans. Le CEO de Groupe Amata Corp. reçoit les journalistes dans son jardin suspendu, perché sur le toit d’un immeuble moderne de la banlieue de Bangkok: «Les sites industriels qu’Amata développe en Thaïlande et au Vietnam sont considérés comme les meilleures alternatives d’Asie comparées aux sites d’investissement en Chine».

Deux villes privées sont concernées en Thaïlande: Amata Nakorn (2900 hectares à Chonburi, à 60 km de Bangkok) planifie la construction de 500 fabriques pour 140’000 personnes. L’autre, Amata City, à Rayong sur 1600 hectares, à 100 km de l’aéroport international de Bangkok, accueillera 128 sites industriels pour 22’000 ouvriers. Les services comprennent la sécurité assurée par des gardes privés 24 heures sur 24, les pompiers et la voirie. Un troisième site est en cours d’aménagement au Vietnam, non loin de Ho Chi Min Ville: le Parc industriel d’Amata est situé à proximité du futur aéroport de l’ancienne Saïgon, qui doit s’ouvrir en 2010. La main d’œuvre y est encore plus avantageuse, vante le groupe thaïlandais: 50 dollars par mois pour un simple ouvrier, 100 à 200 dollars pour un cadre et 130 à 200 dollars pour un ingénieur ou un technicien.

Ni pauvres, ni mendiants!
Les planificateurs des «villes parfaites» ont prévu aussi la construction d’écoles, de centres commerciaux, de banques, d’hôpitaux et de sites résidentiels. Le groupe bénéficie de solides appuis. A la fois politiques: un ex-premier ministre du gouvernement thaïlandais, un ancien ministre des affaires étrangères et l’ancien secrétaire général du contrôle des narcotiques figurent parmi les partenaires d’Amata Corp. Parmi les partenaires économiques, on trouve l’Allemand Siemens, le Japonais Itochu et le Suisse Electrowatt Engeneering: «Une vie parfaite dans une cité parfaite» promettent ces urbanistes privés. Désavantage souligné par les professionnels de la branche: ces «villes privées» sont situées loin des grands centres urbains dans des ghettos pour riches qui manquent de vie. Gemopolis peine à se développer.

Avantages non-déclarés de la formule: on n’y rencontre ni mendiants, ni dealers ou voleurs, et encore moins de chômeurs ou de pauvres diables, relégués dans les mauvais quartiers non-clôturés. Aux riches la ville privée, à l’Etat les cas sociaux? La formule concédée par un Etat thaïlandais souvent aux prises avec une corruption endémique pose d’évidents problèmes de société et reste inimaginable dans nos contrées. Olivier Grivat

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Le diamant et les pierres précieuses sont au cœur de la cité privée de Gemopolis