Genève et les révolutions du Maghreb et du Moyen-Orient

par | 1 Avr 2011

Avec la montée en puissance de la société civile dans la gouvernance mondiale, plus rien ne sera comme avant. Reste à anticiper ce qui va changer. Et comment y contribuer.

C’est une évidence absolue. Depuis quelques semaines seulement. Depuis que les peuples du Maghreb et du Moyen-Orient, et même au-delà, se soulèvent : quelque chose a changé radicalement, ostensiblement, irréversiblement dans la gouvernance des Etats comme dans la gouvernance mondiale.

Désormais, il faut compter avec les peuples qui ne s’en laissent plus compter. Leurs voix se font entendre. De l’Iran jusqu’au Maroc, le droit à la dignité descend dans la rue. On se mêle de la composition des gouvernements de transition. Politique, la révolution est tout aussi culturelle. Le phénomène est sans précédent de constater qu’au Yemen on ne se cache plus pour déclamer des poèmes de résistance.

Comment tout cela s’est-il produit en si peu de temps tandis qu’Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères français, qui connaît bien son Maghreb, déclarait «Nous avons mis des centaines d’années à construire la démocratie, il faut leur laisser le temps»?
Nous connaissons la réponse: grâce à Internet! La révolution des révolutions, en ce début de XXIème siècle, n’est autre que celle de la communication, c’est une lapalissade de le dire. Reste à envisager de plus près ce que pareille révolution a bouleversé dans nos conceptions contemporaines de la gouvernance mondiale.
Certes, un pas de géant avait été déjà franchi ces cinq dernières années. On réalisait que les acteurs du jeu politique n’étaient plus les seuls Etats, mais les entreprises, les organisations non gouvernementales et finalement la société civile tout entière. Grâce aux moyens de communication, la politique mondiale (et interne aux pays) ne se résumait plus à une simple addition de relations entre les Etats. Elle n’était plus conduite exclusivement par les diplomates, les hauts fonctionnaires ou les gouvernants. Dans un monde désormais global, la gouvernance mondiale se présentait comme «un ensemble de dispositifs politiques, économiques, sociaux et culturels réunis en un ensemble dit de «soft gouvernance», comme le précise Xavier Comtesse, spécialiste en la matière.

A côté du «hard power», à savoir les Etats-nations, le Conseil de sécurité, le G8 et les instances internationales, s’est ainsi profilée la société civile. Un virage que Klaus Schwab, directeur du Forum de Davos, a bien compris pour inviter régulièrement ces «parties prenantes» (multi-stakeholders) qui agissent de plus en plus sérieusement sur la gouvernance. Cela d’autant plus qu’elles s’appuient – exigeant de la part des dirigeants un degré de responsabilité jamais atteint auparavant – et influencent l’élaboration des chartes concernant les conditions de travail, les consommateurs, les investisseurs, l’environnement, la santé. A tout cela, on se préparait.

Mais pareil tsunami, de surcroît, dans les pays émergeants, qui aurait pu le prévoir? Hormis d’annoncer que faute d’une puissante remise en question de leur culture institutionnelle et de leur politique traditionnelle, les Etats risquaient de courir à leur perte; à part rappeler que les régimes menacés par ces changements, qui tentent d’isoler leurs citoyens de l’Internet mondial courent le risque non seulement de perdre des avantages sociaux, économiques et culturels majeurs mais tout autant de voir se retourner contre eux la nouvelle génération née dans la culture internet, il ne s’est pas trouvé un seul expert pour annoncer le raz de marée outre Méditerranée.

Ce qu’il adviendra de ces formidables soulèvements populaires, nul ne peut non plus le prévoir. Même si l’on peut se féliciter de ce que les dynasties, enfin, tombent l’une après l’autre, rien ne garantit que les pays concernés se dirigent vers la démocratie. Ce qui est certain, en revanche, est que les gouvernements touchés ne pourront plus régner comme avant. De même, si l’on ose cette métaphore, que les protestants avaient brisé toute interférence entre l’homme et Dieu, mettant l’accent sur la responsabilité de l’individu, de même les peuples brisent l’oligarchie des gouvernants avec les armes de l’Internet et du téléphone portable.

Une capitale pour la gouvernance mondiale
La leçon à tirer de ces événements vaut tout autant pour les leaders et les experts de la gouvernance mondiale que pour les dictateurs de tous bords. On ne gouvernera plus jamais comme avant. Reste à savoir comment, en particulier, prendre en compte, à côté des ONG, la montée en puissance de la société civile.

A cet égard, il se pourrait bien que Genève retrouve une place de leader en la matière. Ce n’est en effet pas un hasard si notre ville abrite aujourd’hui plus de deux cents organisations internationales, gouvernementales ou non gouvernementales. Et qu’elle s’est imposée au fil du temps comme un lieu privilégié pour penser le monde et les grandes thématiques contemporaines. Dès la révocation de l’Edit de Nantes, Genève avait vocation internationale, s’intéressant aux affaires du monde tout autant sur le plan de la politique que des grandes questions culturelles et intellectuelles.

Dans le prolongement du siècle des lumières, les questions de la paix et de l’humanitaire allaient conduire à la création des «peace societies», considérées comme les précurseurs des ONG modernes. Ces organisations nées dans le monde anglo-saxon jouèrent un rôle primordial en forçant les Etats à reprendre quelques-unes de leurs initiatives. La suite, on la connaît, Jean-Jacques de Sellon créa en 1830 la Société de la Paix, Henry Dunant la Croix-Rouge en 1865, le Bureau International de la Paix fut installé en 1924. Et c’est à Genève encore que le président américain Woodrow Wilson établira la Société des Nations dans le but de privilégier les discussions diplomatiques entre parties en conflit. La même ville fut choisie pour l’installation en 1945 du siège européen des Nations Unies ainsi que de divers secrétariats ou organisations onusiennes telles que l’OMS, l’OMM, l’OMPI.

Bref, la ville du bout du lac est prisée pour son rôle de diligence hospitalière et diplomatique. A force de souplesse et de capacité d’adaptation au changement, Genève a su passer de la diplomatie des «bons offices» à la «diplomatie intellectuelle» après la chute du mur de Berlin, l’effondrement du bloc soviétique et la montée en force de la société civile dans les affaires internationales.
Or, il s’agit de ne pas perdre du terrain. La progression de l’emploi dans le secteur international s’essouffle. Une partie des activités du Haut-Commissariat aux Réfugiés a été délocalisée. Par ailleurs, le secteur des ONG, entièrement dépendantes de leurs donateurs, accusent une grande fragilité et sont victimes de la crise.

«Je redoute une perte de substance et une perte de poids», devait commenter le président de la commission de l’organisation territoriale au sein de la Constituante Yves Lador. Crainte partagée par la conseillère d’Etat Isabelle Rochat: «Avant, la Genève internationale allait de soi et une hospitalité bienveillante suffisait. Aujourd’hui, Genève et la Confédération doivent être proactives, avoir une vision d’avenir et se fixer des objectifs ». Micheline Calmy-Rey ne cache pas son inquiétude: «Il devient de plus en plus difficile de retenir les organisations internationales à Genève. De nouveaux acteurs sont apparus, notamment au Proche-Orient, qui disposent d’atouts en matières d’infrastructures, de ressources financières et d’une plus grande rapidité dans la prise de décisions politiques.»

La Fondation pour Genève n’est pas pour rien dans cette prise de conscience. Depuis 1995, elle a mis les bouchées doubles pour sensibiliser les politiques comme l’opinion du publique. La commission des finances du Grand Conseil a décidé d’augmenter le budget du protocole d’un demi-million de francs. Manière de faire écho au vif intérêt de la chancelière Anja Wyden pour la Genève internationale. Plusieurs projets sont prévus dans le but d’améliorer l’interface entre les Genevois et les fonctionnaires internationaux. De son côté, la Fondation pour Genève se charge depuis très longtemps d’assurer l’attractivité de Genève; elle a mis au point un laboratoire visant à analyser l’évolution de la gouvernance mondiale. Comme l’affirme son président Ivan Pictet: «Genève a la chance de bénéficier de pôles stratégiques pouvant provoquer des changements aujourd’hui non pas nécessaires, mais indispensables. Alors, saisissons cette chance, et faisons-en bénéficier nos congénères et leurs descendants à l’échelle planétaire.»

Un point sensible, relatif à notre gouvernance interne, doit toutefois être résolu en guise de préalable: la pénurie de logements qui sévit actuellement à Genève, et le manque de fluidité de son trafic routier comme en transports publics. De cet aspect également, les autorités genevoises ont pleinement conscience, dans la concurrence internationale qui met Genève aux prises avec d’autres villes. Par Serge Bimpage

On lira avec profit:
«Soft» Gouvernance, Cahier no 1, Multi-stakeholders, Cahier no 2, Responsabilité sociétale, Cahier no 3 et «Soft» Institutions, Cahier no 4. Publié par la Fondation pour Genève.
Edition Tatjana Darany, coordination Xavier Comtesse.
A disposition à la Fondation pour Genève.

Xavier Comtesse
«Internet, c’est le pouvoir distribué!»

Le dernier de quatre ouvrages publiés par la Fondation pour Genève sous le sobre titre de Soft Institutions est paru voici 6 mois. Prémonitoire. Son auteur y annonçait le potentiel web révolutionnaire à l’échelle mondiale.

Si le terme de «soft gouvernance» est désormais admis dans le monde international et que ses acteurs ne sont désormais plus les seuls Etats mais les entreprises, les organisations non gouvernementales et finalement la société civile tout entière. Si de nouvelles lois ont été promulguées pour mettre de l’ordre dans ce nouveau type de gouvernance – fondée non plus sur le rapport de force mais la prise en compte de tous les réseaux d’influence – alors elles doivent tout naturellement s’incarner dans les institutions.

Tel est le credo de Xavier Comtesse, qui a eu le bon goût de s’entourer pour l’occasion d’éminents spécialistes tels que Lynn Saint-Amour, Laurence Boisson de Chazournes, François Nordmann ou Edgard Morin. La plus emblématique de ces institutions étant incontestablement… Internet.

Tout l’enjeu d’Internet réside dans le fait que sa croissance repose sur un besoin de collaboration et de coopération. Les problèmes liés à l’interconnexion des réseaux ont été résolus par des individus à travers le monde, oeuvrant vers un objectif commun, souligne Xavier Comtesse. Des normes ouvertes ont été élaborées à travers des processus ouverts, auxquels pouvaient participer tous ceux qui y voyaient un intérêt. Toute personne souhaitant appliquer ces normes pouvait le faire sans avoir de permission à demander ni de droit à payer. Aucune autorité centrale n’était mandatée pour faire appliquer de quelconques règles. Sur le plan opérationnel, les responsabilités ont été réparties et un processus de décision a été initié, basé sur un consensus ouvert et la diffusion de documents.

On le voit, Internet diffère complètement des modèles de contrôle et de réglementation hiérarchisés traditionnels. Le groupe de travail sur l’ingénierie d’Internet (Internet Engineering Task Force IETF) constitue le forum où sont élaborées les normes d’Internet. Il est ouvert à toute personne intéressée, aucune adhésion ni affiliation n’est exigée. De quoi embarrasser passablement de gouvernements remis en cause par ces structures institutionnelles «souples». C’est qu’Internet dépasse de loin la technologie pure. Il représente une plate-forme pour l’innovation, un tremplin pour d’autres technologies, un canal de développement des communications, un lieu de rencontres, enfin un outil incroyablement puissant pour l’analyse, le partage des connaissances et la créativité.

Dès lors, de quel contrôle peuvent se targuer les gouvernements et les organisations internationales? La question est brûlante, au vu de l’actualité du Maghreb et du Moyen-Orient.

Xavier Comtesse, le web aura été le vecteur des révolutions outre Méditerranée ?
Le moteur, c’est le fait que le système de l’ascension sociale ne fonctionne
pas dans ces pays-là. Une société où «les lendemains paraissent pires que les hier» n’avance pas. Les jeunes se sont ainsi emparés de l’Internet, des réseaux sociaux et de Facebook pour une double raison: d’une part parce qu’il n’y a rien de plus pratique. D’autre part, parce que c’est un réseau gratuit, immédiat, sans ticket d’entrée ni devoir montrer patte blanche. A l’opposé du clan, ou du mandarinat qui caractérise ces pays qui n’ont pas connu la révolution industrielle, Facebook s’impose comme une rupture profonde de l’organisation sociale.

Soft Institutions avait donc quelque chose de prémonitoire?
C’est que mon analyse portait sur une situation immanente. Les structures et le code d’Internet recelaient en eux-mêmes l’avènement d’une nouvelle liberté, d’une nouvelle restructuration sociale. On ne se rend d’ailleurs pas assez compte que nos jeunes à nous, en Occident, sont atteints exactement de la même manière. Prenez le seul exemple de Tokyo: les gens ont tellement peu confiance en l’information officielle que c’est Internet qui informe tout le monde. Le gouvernement nippon court derrière pour tenter de dire à la population ce qui a déjà été dit sur Internet. Et les médias sont des kilomètres derrière. Ils n’osent même pas y aller, alors que les gars d’Internet sont sur place. Internet est à la fois le lieu et la capacité de rassembler. Cet environnement nouveau dispose d’une capacité de précision extrême, à l’endroit même où ça se passe. Ces journalistes web sont de véritables consommacteurs.

Quel est l’impact d’internet sur la gouvernance mondiale?
Il faut bien voir qu’Internet n’est pas une nouvelle représentation du pouvoir. Le pouvoir est déjà pris, c’est un fait accompli. Comment l’ancien pouvoir va-t-il se soumettre au nouveau? Toute la question est là. En d’autres termes, nous avons une gouvernance distribuée et non plus centralisée. Les gouvernements doivent apprendre à manager la gouvernance distribuée.

Quel rôle Genève peut-elle jouer dans cette nouvelle donne de gouvernance mondiale?
Genève est une exception dans le monde. Calvin, Luther, Rousseau, Voltaire, Dunant, les ONG, la société civile et enfin le web: tout a démarré à Genève! Notre ville est le plus haut lieu de création de «soft laws», de normes Iso et de régulations internationales de toutes sortes. L’Internet Society dispose de deux offices, l’un à Washington, l’autre à Genève. Bref, nous sommes au cœur du cœur. Nous devrions donc mieux le faire savoir, favoriser la réflexion et la compréhension, et animer une discussion avec la société civile globale.

Ce que fait la Fondation pour Genève.
Elle a en effet un rôle essentiel à jouer! Après avoir favorisé les «bons offices», elle doit créer son salon de Madame de Staël. Mettre au point un véritable think tank sur ces enjeux mal compris aussi bien par les diplomates et les décideurs que par le public lui-même.

à lire
Soft Institutions
Xavier Comtesse
Fondation pour Genève

img17010.jpg

«Désormais, il faut compter avec les peuples qui ne s’en laissent plus compter. Leurs voix se font entendre.»
Serge Bimpage

Découvrez également :

La reprise se confirme dans l’industrie

La 8e vague de résultats de l’Observatoire de la santé des entreprises de Mont-Blanc Industries montre que les niveaux d’activité continuent de s’améliorer. Mis en place en mars 2020 par Mont-Blanc Industries,  en partenariat avec le cabinet Infusion, la Fondation de l’Université Savoie...

Votre magazine SPORT BUSINESS 01 saison 2020-2021

100% en ligne, feuilletez votre hors-série annuel SPORT BUSINESS 01 saison 2020-2021 sur ordinateur, tablette ou smartphone. Le saviez-vous ?Vous pouvez afficher la publication en plein écran, télécharger le document en .pdf (nécessite un compte Calaméo gratuit), l'imprimer, mais aussi rechercher...

Un retour à l’emploi mieux guidé

Pour accompagner la reprise des salariés après une longue absence, Medef Auvergne Rhône-Alpes, Direccte et Agefiph ont édité le guide du maintien dans l’emploi. Le 11e baromètre de l’absentéisme et de l’engagement réalisé par Ayming indique que les arrêts de travail “longue durée” ont aug­menté de...

Le monde caché des mandataires de la CPAM

Créée en 1945, la CPAM a déjà 75 ans. Un âge qu’elle a pu atteindre notamment grâce à des personnes dévouées : les représentants des organisations syndicales et patronales. La Caisse primaire d’assurance-maladie (CPAM) célèbre cette année ses 75 ans. L’occasion de se pencher sur les arcanes de l’institution, plus précisément sur les mandataires oeuvrant […]

Relance : l’appel des chambres consulaires de l’Ain

À l'occasion de l'AG de l'Association des maires de l'Ain, Vincent Gaud, Patrice Fontenat et Michel Joux ont fait le point sur les possibilités d'intervention des collectivités. Inquiets des conséquences de la crise sanitaire sur l'emploi, les maires de l'Ain, réunis en assemblée générale vendredi...

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

publicité

PUBLIEZ VOTRE ANNONCE LÉGALE EN LIGNE

Devis immédiat 24h/24
Attestation parution par mail
Paiement CB sécurisé

publicité

abonnement

TESTEZ LE PREMIUM

2.50€ pour 24h
Paiement CB sécurisé
Déblocage immédiat
Tous les articles premium

publicité

ARTICLES LES + LUS