Selon Guy Vibourel, directeur général de Migros Genève, une baisse de fréquentation des magasins de la zone frontalière par la clientèle résidant à Genève a été enregistrée dès l’entrée en vigueur de l’Euro. Les causes? Psychologiques, – moins de billets en main -, mais également économiques, – hausse des prix via le fameux arrondi à l’Euro supérieur…

Ce phénomène n’a fait que s’amplifier avec le temps, comme l’explique Guy Vibourel. «Nous constatons aujourd’hui que la fréquentation de nos magasins français par les genevois ou résidents suisses est passée de 30% à un chiffre se situant entre 10 à 15%. Et ce, malgré des horaires d’ouverture plus étendus et un écart de prix qui reste parfois intéressant, à l’exemple de la viande. Nous retrouvons toutefois cette clientèle dans nos centres commerciaux genevois, où nous avons noté un autre phénomène significatif: l’apparition d’acheteurs frontaliers pour nos produits alimentaires. Ils ont appris à comparer les prix. Or, l’ouverture des marchés nous a permis d’entrer dans une démarche compétitive de nos tarifs de détail». Ces mêmes frontaliers viennent également en famille effectuer leurs achats à Genève le samedi. Un constat facile à établir par simple comparaison des plaques minéralogiques sur nos parkings. La place commerciale genevoise devient donc plus attractive. Le chiffre d’affaires de la Migros dans cette ville, qui a enregistré une hausse supérieure à celle de la Suisse, est là pour le confirmer.

Pas de raz de marée
La Société coopérative Migros Genève emploie 26% de frontaliers parmi ses 3700 collaborateurs et collaboratrices travaillant à Genève, Nyon et Gland. A la signature des bilatérales, ses dirigeants craignaient un véritable raz de marée humain en direction de Genève. Or, seules deux personnes sur les 500 travaillant en France voisine ont demandé leur mutation. Le frontalier a appris à ne plus se limiter à une simple comparaison des salaires bruts. Certes, une caissière sans qualification est toujours embauchée à Genève à 3600 francs, soit 2200 euros au cours actuel de change, alors que le SMIC français (salaire minimum interprofessionnel de croissance) ne s’élève qu’à 1280 euros. Pour un célibataire, travailler à Genève reste donc intéressant. Mais une mère de famille réfléchit différemment. Son temps de travail hebdomadaire passe de 35 à 42 heures. Ses frais de transports, en particulier de carburant, sont de plus en plus élevés. Parquer son véhicule tient du parcours du combattant.

Social plus avantageux en France
Elle risque en outre de perdre certains avantages sociaux (dont, par exemple, l’allocation de rentrée scolaire, qui s’élève en France à environ 250 euros par enfant). Elle doit souscrire une assurance maladie personnelle, souvent plus onéreuse que les cotisations perçues par le régime de sécurité sociale. S’y ajoutent, dans bien des cas, une imposition plus élevée et l’impossibilité de bénéficier de nombreux avantages fiscaux offerts aux familles françaises (dont la récente déduction fiscale sur les intérêts d’emprunt du logement principal, mise en place par le gouvernement Sarkozy)». Autant de raisons incitatives, d’après Guy Vibourel, à privilégier parfois un travail en France.
Genève reste un formidable bassin d’emplois. Mais on voit poindre des difficultés de recrutement dans des secteurs qui requièrent des qualifications particulières. «Trouver des bouchers et des poissonniers devient de plus en plus problématique. Aller les chercher dans d’autres pays européens n’est pas une solution, le coût élevé de la vie et le manque de logements à Genève ou en zone frontalière représentant de véritables freins. Nous avons opté pour la seule solution possible : nous formons à l’interne ce type de personnel», conclut Guy Vibourel.

Avis de pros
Martine Chappuis-Garrie, chirurgien dentiste à Gaillard (Haute-Savoie)
J’exerce ce métier depuis 27 ans et ma clientèle genevoise ou française travaillant à Genève me fait confiance et reste fidèle. Je commence néanmoins à m’inquiéter car je dois maintenir mes tarifs en euros et le taux de change est de moins en moins favorable à mes patients. Certains de mes confrères qui ont un peu profité de l’âge d’or en laissant s’envoler leurs prix doivent faire machine arrière aujourd’hui. Je vois certains de mes amis frontaliers rechercher un travail en France, conscients que les avantages sociaux et fiscaux, le temps de travail synonyme de plus de loisirs (Les fameux RTT), et le fait de moins se déplacer, peuvent presque compenser un salaire suisse de moins en moins intéressant.

Jean-François Pissettaz, expert comptable, accompagne l’implantation des entreprises tant en Suisse qu’en France
«Les frontaliers sont devenus les vrais gestionnaires de leur propre carrière. Ils n’hésitent plus à monnayer leurs compétences et deviennent plus revendicatifs face aux dirigeants d’entreprises suisses, en particulier dans les secteurs qui subissent une pénurie d’emplois». Pour trouver des comptables bien formés, il faudra bientôt aller jusqu’à Chambéry ou Aix-les-Bains, ce qui sera tout à fait envisageable dès l’ouverture en 2008 de l’autoroute A 41».

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Guy Vibourel, directeur général de Migros Genève