Chaque année, des milliers d’autrices et d’auteurs arpentent les innombrables grands et petits Salons du livre de France et de Navarre, du Valais et de Genève, de Francfort et de Bâle, toujours pleins d’espoir de trouver leur éditeur-faiseur-enfin-de-miracle avec leurs manuscrits. Voici une nouvelle qui raconte une aventure plutôt insolite d’un vieil écrivain pendant son dernier parcours du combattant…

1. Un auteur savoyard, méconnu à tort car il mettait toujours son chapeau noir et son foulard rouge pour être reconnu comme un original individualiste, avait rapporté ce récit au vieux Schläppi dans un petit bistrot d’un village pittoresque au bord du Lac Léman: «Comme chaque année en automne, quand les paysans vont chercher leurs veaux bien engraissés aux champs pour les amener au boucher, le Salon du Livre de Campagne ouvre ses portes au pittoresque château de Chions dans la Grosse de Vaud, où a résidé, dans le temps, le champion francophone de la contrepaperie (analogue à la contrepèterie que maniait si bien le cher défunt San-Antonio et son copain Bérurier) auquel font allusion encore quelques fresques devenues presque invisibles avec l’âge d’une certaine rondeur rose, on dirait des fesses assez pulpeuses, en fait, il s’agissait d’un Salon de livres érotiques, salaud, va, avec tes tics tordus!, pour la restauration desquels le parlement compétent n’a malheureusement jamais pu trouver une majorité des membres présents à l’assemblée malgré la demande de subventions annuellement renouvelée par le Châtelard de Féchiez, descendant des Comtes de Chions qui, à l’époque glorieuse de Berne, avaient conquis la Savoie qu’on voit dans les brumes qui ensevelissent la côte, surplombée de montagnes enneigées en face.

Le jour de l’ouverture du Salon, dès l’aube, les auteurs s’amènent avec leurs sacs, leurs cartons, leurs emballages pleins de livres qu’ils ont fait imprimer à compte d’auteur dans la plupart des cas, certains à l’étranger parce que c’est moins cher: prenez, par exemple, un auteur qui s’installe dès le lever du jour au fond de la grande salle au rez-de-chaussée et qui a, chaque année, déjà fini de déballer ses recueils de poèmes quand les premiers visiteurs arrivent au compte gouttes: il les a fait imprimer dans la Vallée d’Aoste, et quand il est rentré en Savoie avec le coffre plein de bouquins, le douanier l’a un peu questionné: C’est quoi tous ces livres? – Ah, vous savez, a répondu notre auteur en toute innocence: c’est que ma tante, elle s’ennuie toute la journée et comme ça elle lit beaucoup…!

– O.K., répond le douanier: Allez-y, Monsieur!
Les libraires et éditeurs s’amènent également, avec un peu de retard, histoire de ne pas se montrer pressés

– : on n’a quand même pas qu’ça à faire, ces petits Salons de campagne, ça ne rapporte pas grand’chose. Mais eux, ce n’est pas avec les mêmes livres, car leurs livres doivent payer le déplacement et le dimanche passé sur place, en conséquence ce sont des « beaux livres ».

Et aussitôt installés dans leur box respectif, les auteurs de livres campagnards s’empressent et se bousculent à la cafétéria en se marchant sur les pieds pour ingurgiter en toute hâte un café gratuit dans une tasse en plastique, oui, car pourquoi on est à la campagne, n’est-ce pas, et pour s’empiffrer d’un croissant, également offert, vu le fait qu’à partir de ce moment-là, crucial, du café-croissant-offert, rien, mais rien du tout ne sera plus offert pendant toute la longue journée du Salon qui ferme ses portes à 18 heures précises, et avant cette heure fatidique, les auteurs n’ont plus le droit de quitter leur box: comme des bovins à l’étable ils sont attachés par des chaînes virtuelles, invisibles, mais contractuelles…

Devant le portail du château: bousculade, cris, appels au secours! La plate-forme devant l’entrée est en effet exécutée d’une façon extrêmement sophistiquée, car les immenses plaques de granit sont légèrement décalées, irrégulières, pas à niveau, ce qui crée, pour qui sait apprécier, ce jeu raffiné de lumière et d’ombre. Seulement, les personnes un peu malvoyantes et un peu handicapées en général, se montrent complètement bornées en face de l’œuvre du génie, et tombent souvent sur le nez en se cassant une jambe ou un bras. Depuis l’inauguration de ce chef d’œuvre, déjà bon nombre de personnes âgées ont malheureusement fini à l’hôpital à la place du Salon du Livre de Campagne où ils voulaient se rendre. Mais fidèle à la Loi du Silence qui règne dans la région depuis des millénaires pour le meilleur de toutes et de tous et que personne ne voudrait briser sous aucun prétexte, rien ne va jamais être dit, ni fait…, sauf si une grosse huile de l’extérieur, disons un notable du canton, un directeur de la Banque Cantonale Vaudoise ou un simple maire d’une commune suisse alémanique va se fracturer la mâchoire en marchant tout en parlant sur ces dalles hautement sophistiquées et qu’on ne pouvait pas changer pour un rien, parce que, si vous saviez ce que ça coûtait, c’était quand même un artiste de renommée mondiale qui a eu la commande!

Mais le pire serait: Que le public apprenne ce que ça a coûté. Et ce que coûterait la réparation! Car c’était un jeune sculpteur, enfant doré d’une des familles influentes du coin, auquel on avait payé des séjours à Londres, New York et Tokyo pour embellir son curriculum et son catalogue et pour argenter un peu le blason d’artiste, qui avait eu cette commande sans être diplômé en architecture, mais bon nombre des membres de sa famille siègent depuis des centenaires dans toutes les commissions « compétentes », comme on dit…

2. Quand les meuglements qui accompagnent l’installation des auteurs et autrices, les écrivains et les écrivaines, les metteurs et les metteuses en scène se sont tus, les luttes pour un pouce de place de plus finies et les blessés transportés vers les hôpitaux de la région, les visiteurs et, espérons, futurs clients et lecteurs s’approchent d’un pas de lynx, décidé mais prudent du butin convoité, lentement, pour ne pas trop effaroucher le gardien somnolent et baîllant comme un lion: le livre signé et dédicacé d’un auteur de renom, trophée de la journée. Il ne faut jamais faire l’erreur d’aller droit au but, parce que, au juste: le but, est-ce qu’on le connaît, pardi? Justement, on ne le connaît pas, il faut le chercher, le traquer, le dénicher, et hop: sauter dessus, ni trop tôt ni trop tard!

Tenez, ma tante Bertrande de Coully, une fois, elle a acheté un livre sur les champignons, près de l’entrée, et dix minutes plus tard elle tombe sur un auteur avec un livre sur les champignons et les baies des bois, et encore moins cher! Elle s’est fait avoir, quel scandale! Si seulement elle avait su attendre! Mais elle n’a jamais su attendre, la Bertrande, comme lorsqu’elle rencontra mon oncle Didier de Pully, sur lequel elle a sauté aussi impatiemment, et maintenant elle le regrette chaque jour… C’est du moins elle qui le dit…

On trouve tout sur la montagne, également: « La Montagne Wagner », « Derrière la façade », un livre contenant des nouvelles sur des problèmes sociaux – mais on dit bien aussi « la façade nord du Cervin ». Et même « Le Meunier Mortifié », dans lequel on parle dans un passage relativement bref avouons-le, des « moulins de glace » (« Gletschermühlen », en allemand).

Un copain avait même réussi à infiltrer dans ce Salon des livres apparemment innocents, sur la nature et la santé, mais qui cachaient des contes salaces, réunis sous le titre « Comment escalader le Mont de Vénus sans se fatiguer », le premier tome pour débutants n’était pas très demandé par ces marcheurs, randonneurs et alpinistes, tandis que le deuxième tome «Sous les charmes de la Jungfrau», complété par des illustrations donnant des exemples pratiques se vendait comme des miches fraîches du fourneau. Et le troisième tome: « Dans les crevasses glacées des Grands Nichons du Nord » faisait carrément un tabac. Le quatrième est déjà en préparation – mais en bon «Fanfoué des Pnottas» mon copain est encore à la recherche de deux, trois accompagnatrices bien baraquées, mais agréablement charnues pour la couverture.

L’auteur d’un livre intitulé « Le Dôme du Goûter » était régulièrement pris d’assaut car les visiteuses croyaient que ce récit d’alpinisme était un livre de cuisine…

Sans parler du livre très demandé « Le pilon du Roi » qui laissait planer un parfum d’érotisme digne d’autres «salons» de la région lémanique très distingués et «class»…

Mais laissons maintenant derrière nous ces futilités et passons enfin aux choses sérieuses…

3. Alors, les visiteurs contournent les stands, les box, les étagères, et la plupart d’eux n’ont jamais vu cet escalier un peu tordu au premier, au bel étage du château. Les sept marches en marbre polis par des siècles et des siècles monte vers une porte en bois massif sculpté, qui est restée fermée pendant le récent Salon, du début jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’à 18 heures précises, quand «le bétail écrivant déborde en dehors», pour utiliser une formule magnifique de Frisson-Roche, mon auteur alpiniste-montagnard préféré (Frisson-Roche, c’est le Frédéric Dard des altitudes et des campagnes).

Panique à midi, quand une cohorte de personnel de service, directement lâché de l’Université des Hautes Etudes Hôtelières du Bernère Auberland, se rue sur les affamés auxquels on arrache des tickets achetés en avance non chez un seul, mais chez un carré de Fafners, penchés sur leur caissette comme sur le fruit palpitant de leur corps, car il y a des individus louches parmi ces écrivains, on dirait même un peu artistes sur les bords quelques fois, si vous comprenez ce que je veux dire, enfin, bref, je me comprends. Eh bien, et c’est pour ça, because de ces existences un peu existentialistes qu’on demande le ticket avant de servir le repas; en un mot: on paye d’avance, comme au bordel quoi!

Mais bien sûr, il n’y a qu’à les voir: s’ils écrivaient pour devenir riches et célèbres comme tout écrivain qui se respecte, alors: est-ce qu’ils viendraient au Salon du Livre de Campagne? Mais soyons un peu sérieux…

Et le fait qu’ils prétendent écrire « pour leur plaisir », comme ils n’arrêtent pas de l’affirmer à longueur de journée pour qui veut l’entendre, ne les rend pas moins suspects aux yeux du Châtelard et du personnel, fraîchement diplômés au Bernère Auberland qui en ont vu d’autres (va savoir ce qu’ils entendent par « d’autres »…). Oui, parce que tout le monde sait qu’un véritable auteur n’écrit pas pour le plaisir, mais pour gagner sa croûte au fromage, quoi! Comme Balzac qui avait confessé à ses amis qu’il n’écrirait «plus une panse d’a» à partir du moment où il pourrait s’incruster au château de Madame Hanska.

D’ailleurs, les salles les plus visitées sont quand mêmes celles dans lesquelles sont parqués devant leurs râteliers ceux qui écrivent sans aucun doute « pour leur plaisir »: les poétesses et les poètes, les prolétaires de la littérature, comme on les appelle! La salle de la poésie féminine est affichée sous le titre « Mon cœur mis en aspic », tandis que celui de la poésie masculine attire son monde avec le mot d’ordre: « Mes amourettes mises en aspic » (naturellement aux herbes sauvages, ça se comprend!)
Le collègue qui a vendu son dernier exemplaire de « Coups de gueule » essaie maintenant de se faire respecter par la Justice par des «Coups de poing»; le poète qui vend ses poésies bucoliques en disant: « Madame, un peu de poésie dans ce monde de brutes…? » et sourit d’un sourire de meilleure confiture artisanale. La fille de la Comtesse de Bleue-Cour, toujours en couvre chef bleu royal, compte les sous des livres vendus « La Télé-Mammamia » et s’imagine déjà un peu Comtesse elle-même. Mais elle doit encore attendre et jouer pour quelques années une espèce de poupée Barbie, car sa maman n’a pas du tout envie d’abdiquer déjà.

Une jeune autrice qui a pourtant pesté contre ladite Comtesse avant son arrivée plus que tardive – elle était annoncée à dix heures du matin et tous les médias et tous les politiciens étaient là et faisaient le pied de grue en bavant derrière leur caméra et leur micro – daigne se pointer seulement vers quatre heures de l’après midi, eh oui: le besoin de grandeur. Cette jeune écrivaine rachitique au décolleté plongeant et portant une minijupe qui dévoile plus qu’elle ne cache, une grande fille qui ressemble à ce type de shooting star en Allemagne qu’on appelle communément «Frölleinwunder», est subjuguée sur le champs par le pouvoir de la jeune Comtesse, ce pipol irrésistible. Elle signe à la hâte quelques copies de son bestseller «Maigrir en une heure et demie et devenir en même temps riche et célèbre», puis elle ne lui lâche plus les baskets et la suit comme une petite chienne en lui portant même à partir de 18 heures piles, quand la fermeture du Salon est annoncée par haut-parleur, les cartons de ses livres invendus jusqu’à la Porsche blanche qui dort dehors sous les châtaigniers avec son chauffeur, livré bien sûr, dedans, dormant lui aussi…

4. La nuit est déjà tombée, quand Rachid, Abdel, Manu et Yasmina de l’entreprise de nettoyage «La Serpillière Dorée», connue sur toute la Riviera vaudoise pour le nettoyage spécialisé des châteaux et maisons de maître, poussent la porte grinçante à laquelle on a déjà fait allusion plus haut, voyons, ne prétendez pas ne pas vous en souvenir, allons, allons, on est dans un conte littéraire, quand même, un petit effort: et qu’est-ce qu’ils voient?

Une grosse frayeur les saisit!

Ils voient dans la pénombre un écrivain, immobile, assis à une immense table en bois poli, vide; non: presque vide: trois, quatre exemplaires perdus de son seul et unique livre devant lui. Et à travers cette table pourtant en chêne massif, commençait déjà à pousser la barbe blanche de l’écrivain esseulé.

– Mais, qu’est-ce que vous faites encore là? demande Rachid, le plus rapide des trois.

– Je m’appelle Jean de Golem, répond le vieux d’une voix d’homme d’un âge vraiment canonique.

– Jean de quoi…? Jamais entendu!

– Bien sûr, il s’agit d’un pseudonyme – et il rigole comme un petit garçon: Je suis venu présenter mes souvenirs sur ma jeunesse à la campagne genevoise, dit-il, d’une voix de carnotzet enfumé et rauque.

– On ne veut pas vous bousculer, Monsieur. Mais le Salon vient de fermer ses portes, tout le monde est parti, sauf nous, l’équipe de nettoyage…
– …le public est parti…, ajoute Manu, qui ressent un peu de pitié pour le pauvre fou, en insistant, car il a l’impression que le pauvre homme n’a pas encore compris ce qui lui arrive.

– C’est égal, dit l’auteur solitaire, qui est resté toute la journée dans cette pièce sans qu’un seul visiteur l’ait trouvé, d’une voix très grave qui semble émaner des profondeurs de l’immense cheminée dans le coin de la pièce en pénombre, et il ajoute: Cela ne fait rien du tout, puisque j’écris pour moi-même, rien que pour mon propre plaisir…

Et les ancêtres du gentil couple de châtelains, dont les descendants sont aujourd’hui encore proprios du beau château entre vigne et lac, splendides, lui, ingénieur engagé socialement, dans son costard rigide de protestant vaudois, et elle dans sa robe de la Belle Epoque bernoise, sourient discrètement dans leur cadre doré aux murs lambrissés d’une belle boiserie de chêne foncée, inspirant le goût et le souvenir d’une période passée depuis longtemps, quand les nobles et les intellectuels se côtoyaient encore naturellement et sans complexe.

Et pendant qu’un Ange passa – ce fut sans doute l’Ange de l’Histoire –, les trois ouvriers continuaient tout doucement et respectueusement de faire leur nettoyage autour de ce génie solitaire et méconnu.

Et ils n’en croient pas leurs oreilles: au bout d’un moment, Jean de Golem leur fait cadeau d’une lecture, juste pour eux trois, juste le temps de la petite demi-heure qu’il faut pour nettoyer la pièce poussiéreuse, abandonnée, car difficile d’accès du vieux château. Probablement il s’agit là de sa première, sa dernière et unique lecture de son livre de souvenirs. Et le public, clairsemé il est vrai, en est parfaitement conscient et ne perd pas un mot de ce que raconte ce vieux griot campagnard…»

L’interlocuteur du vieux Schläppi, un poète régional respectable, mais boudé depuis des décennies par la presse, les radios et les télévisions, auteur d’une dizaine de recueils de poèmes sur la région Lémanique, qui connaissait les Salons de toute la région comme ses poches, se tut un moment, puis il ajouta: «Voilà la triste réalité des inconnus du grand public de la littérature. Arrêtez-vous donc, chers visiteurs des Salons de livres littéraires et autobiographiques, de temps en temps aussi, devant le stand d’un exposant inconnu, une paysanne, un ouvrier, un alpiniste, un conteur, un employé d’une petite commune, un ancien combattant, un prof de gym à la retraite, une péripatéticienne repentie, un talonneur de la Vallée des Juments, un grimpeur de poteaux téléphoniques, un bûcheron, une accoucheuse qui a publié ses confessions à compte d’auteur–: tous des gens qui ont quelque chose à nous dire, mais qui n’ont pas trouvé leur «diffusion», leur «haut parleur», qui n’ont pas encore eu leur passage éphémère «à l’écran», bref, leur moment infiniment passager de gloire d’un jour. Et cessez de courir, je vous en supplie, chaque fois qu’un Salon ouvre ses portes, comme des affamés après des célébrités que vous pouvez regarder se pavaner à tout moment, dans tous les médias et sur tous les écrans.

Cherchez donc plutôt les rencontres et les causettes intéressantes avec des inconnus retirés dans des locaux un peu à l’abri des foules, des micros et des caméras. Vous ne le regretterez pas, je vous l’ assure…»

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Par H.P.Gansner, Master of Arts in German and French Literature and Language, écrivain, né à Coire, dans les Grisons, vit aujourd’hui à Genève et en Haute-Savoie.