Interview : Christian Tridon « On a cru que les ouvrages allaient être éternels »

Interview : Christian Tridon « On a cru que les ouvrages allaient être éternels »

Voilà plusieurs années que le Président du Syndicat National des Entrepreneurs Spécialistes de Travaux de Réparation et Renforcement de Structures tire la sonnette d’alarme. Après l’effondrement du viaduc de Gênes, son idée de carnet de maintenance est (enfin) entendue. Interview.

Après la catastrophe du viaduc de Gênes, on regarde les ponts différemment. D’ailleurs, le STRRES, que vous présidez, lance l’idée d’un « carnet de maintenance » visant à suivre l’état général de chaque structure !

Il existe environ 200 000 ponts routiers français qui franchissent des routes, des cours d’eau, des voix ferrées.., dont 50 000 à 70 000 sont complètement orphelins. C’est-à-dire, qui ne sont plus visités, inspectés, sondés… Ce sont des ouvrages qui sont, en principe, propriété de communes, mais environ 12 000 se situent sur les routes nationales non-concédées et 15 000 sur les autoroutes, le reste dépendant des réseaux départementaux et communaux. Les petites communes, celles entre 200 et 15000 habitants, ne sont plus assistées techniquement. Elles l’ont été, autrefois, par des services de l’Etat, tels que les Ponts et chaussées (les DDE). Ces 35 000 communes en question, quand on leur attribue une moyenne de deux ponts chacune, cela fait 70 000 ponts dont on ne sait plus véritablement à qui ils appartiennent ni dans quel état ils se trouvent. Alors, l’idée, c’est tout simplement de proposer un carnet de maintenance, un peu comme celui qu’on vous remet lorsque vous achetez une voiture.

Christian Tridon, Président du Syndicat National des Entrepreneurs Spécialistes de Travaux de Réparation et Renforcement de Structures.

Que trouve-t-on dans ce fameux carnet de maintenance ?

D’abord, une fiche technique ! Une sorte de carte d’identité du pont en question dans laquelle on trouve son type, le nom de son propriétaire, une évaluation de la dangerosité de l’ouvrage… Ensuite, une deuxième partie qui est la fiche d’entretien. Elle dit, comment, toujours comme pour un carnet d’entretien de la voiture, ce pont doit être surveillé et entretenu de manière courante. Enfin, la fiche d’action, c’est-à-dire, tout ce qui a été engagé pour maintenir en état l’ouvrage : sa traçabilité.

Est-ce qu’on connaît précisément l’historique de tous ces ponts orphelins ?

Non, on ne la connaît pas assez bien ! Localement, certes, les habitants arrivent toujours à vous situer leur origine, mais précisément, non ! On nous parle quelquefois de pont romain quand il s’agit de ponts souvent beaucoup plus récents.

La prise de conscience générale est-elle survenue après le drame génois ?

Trois fois, oui ! Il y a trente ans que je m’occupe de ça et on disait toujours, que, malheureusement, il fallait une grande catastrophe pour que l’on prenne conscience. On l’a eue ! Le 14 août 2018, le pont Morandi en s’écroulant a fait 43 victimes. Cela a tout de suite mis l’éclairage sur la sécurité des ponts partout dans le monde.

En règle générale, en quoi sont bâtis ces ponts que nous avons l’habitude traverser ?

Au début du 20e siècle, jusqu’en 1920 ou 1930, on n’utilisait pratiquement qu’un seul matériau : la pierre. Ensuite, on a commencé à utiliser du béton armé, quand on n’a pas bâti des structures entièrement métalliques. Mais moi, ce qui m’intéresse, ce sont les ponts nés à partir de 1950, quand il a fallu reconstruire la France après-guerre. Ce sont ces ouvrages de 70 ans qui posent de gros problèmes aujourd’hui à cause de l’usure.

“POUR VISITER 50 000 À 60 000 PONTS ET AVOIR UNE IDÉE ASSEZ PRÉCISE DE LEUR ÉTAT, IL FAUDRA TROIS À QUATRE ANS.”

Le réchauffement climatique ne participe-t-il pas à l’accélération de leur usure ?

Bien sûr que cela joue, mais très peu, finalement, au regard de l’usure normale du matériau ! Les ponts anciens en maçonnerie bâtis sur des pieux en bois et datant des 17e, 18e, 19e siècles, par exemple, connaissent tous des problèmes de déchaussement. La partie supérieure des pieux en bois se trouvant désormais à l’air libre de temps à autre finit par pourrir. Tant qu’il est dans l’eau, le bois peut conserver ses caractéristiques pendant des siècles. Mais comme le réchauffement climatique a provoqué l’abaissement du niveau des cours d’eau, ces têtes de pieu mises au contact de l‘air sont en train de pourrir. Cela abouti à des problèmes de déchaussement et de déstabilisation des fondations. C’est le cas, par exemple, à Paris !

Qu’en est-il des ponts d’Auvergne- Rhône-Alpes ?

Que ce soit cette région ou une autre, elle est soumise aux mêmes règles. Il n’y a pas plus de ponts détériorés en Auvergne-Rhône-Alpes qu’ailleurs. Les petites communes d’AURA font partie des 35 000 recensées. Mais je dois dire que le sujet dépasse largement les frontières ! On l’a malheureusement constaté avec Gênes. La prise de conscience est au moins européenne. Mon syndicat, le STRRES, est en train de constituer une association européenne pour gérer les ponts. Nous avons constitué un groupe “Ponts” avec l’Allemagne, la Hollande, la Belgique, l’Espagne et l’Italie, avec lesquels nous avons commencé à échanger après avoir constaté que nous avions les mêmes problématiques.

“Le 14 août 2018, le pont Morandi en s’écroulant a fait 43 victimes. Cela a tout de suite mis l’éclairage sur la sécurité des ponts partout dans le monde. “

Votre étude fait d’ores et déjà ressortir 25 000 ponts dangereux en France. Comment allez-vous faire si vous êtes sollicité demain pour tous les sécuriser ?

Il est vrai que certains réclameraient d’intervenir plus rapidement que d’autres… Mais, ce qui est important, c’est qu’on se réveille et qu’on mette rapidement en place tout le système de surveillance, d’entretien et de réparation des ponts. Il faut donc déjà procéder à un bon recensement et mettre en place le carnet de maintenance. Cela peut aller vite ! On peut très bien imaginer un décret de l’exécutif pour faire passer plus rapidement cette obligation. Pour visiter 50 000 à 60 000 ponts et avoir une idée assez précise de leur état, il faudra trois à quatre ans et ce n’est qu’à partir de là qu’on pourra estimer la charge exacte de travaux nécessaires.

À part vous, qui est mobilisé ?

Tout le monde ! L’Etat en a un peu pris pour son grade ! Il n’a plus les compétences techniques qu’il avait il y a trente ans, tout ce réseau des Pont et chaussées qui était sur le terrain… Aujourd’hui, l’organisme référent qui dépend du Ministère de l’Ecologie (le Cerema), ils ne sont que 3000 ! Et ils ne font pas que de s’occuper des ponts. Nous, on ne va pas lâcher la bride en continuant à soumettre nos idées aux responsables. Je suis content, d’ailleurs, de voir que le rapport des sénateurs a repris à son compte notre idée du carnet de maintenance.

Est-ce que le carnet de maintenance à présent a des chances d’être mis en place plus rapidement ?

La balle n’est pas dans notre camp mais dans celui de l’exécutif. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne lâchera pas le morceau ! Aujourd’hui, la loi LOM est sortie. Derrière elle, un Conseil d’orientation des infrastructures dans lequel le rapport des sénateurs s’inscrit parfaitement. On trouve tout un chapitre sur la maintenance des infrastructures.

Pour finir, n’est-ce pas un peu symptomatique de la fracture qu’il y a entre grandes villes et zones rurales, puisque les ponts ciblés sont ceux situés en premier sur les villages et petites villes ?

Non, c’est tout simplement parce qu’on a délaissé ces secteurs dont vous parlez ! On a cru que les ouvrages allaient être éternels avant de s’apercevoir que certains connaissaient de gros problèmes et qu’ils n’iraient qu’en s’accentuant.


Par Éliséo Mucciante


Cet article est paru dans votre magazine ECO Nord Isère du 12 juillet 2019. Il vous est exceptionnellement proposé à titre gratuit. Pour retrouver l’intégralité de nos publications papiers et/ou numériques, vous pouvez vous abonner ici.

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