Interview de Rémy Hildebrand

Rémy Hildebrand raconte Jean-Jacques Rousseau aux ados

Président du comité européen Jean-Jacques Rousseau, Rémy Hildebrand est né en 1944 à Neuchâtel. C’est grâce à son enfance passée à Neuchâtel qu’il fait connaissance avec l’œuvre, mais surtout les lieux rousseauistes. Animateur d’un séminaire de l’Université de Genève, il est aussi l’auteur de plusieurs livres consacrés à Rousseau. Le dernier en date est né de sa rencontre avec l’éditeur Jean-Daniel Belfond lors de l’édition 2011 du Salon du livre de Genève. L’éditeur lui demande un livre pour les 14-18 ans et Rémy Hildebrand attaque la rédaction d’un ouvrage très réussi et qui vient de paraître, Il était une fois Jean-Jacques Rousseau. Rencontre avec un passionné, un fin connaisseur de Jean-Jacques et de son œuvre, mais peut-être surtout un pédagogue qui parvient à faire comprendre et aimer Rousseau.

Pour le tricentenaire de la naissance de Rousseau, de nombreux ouvrages sont publiés, le votre Rémy Hildebrand possède la particularité de nous faire découvrir Jean-Jacques avant qu’il ne devienne Rousseau…

C’est tout à fait l’enjeu. De nombreux élèves sont invités à lire Du Contrat social, La Nouvelle Héloïse ou Les Confessions, et ces élèves sont un peu décontenancés par la richesse, la puissance du verbe de Jean-Jacques Rousseau. J’ai voulu offrir une sorte de livre de base aux 14-18 ans ainsi qu’aux personnes qui n’ont jamais lu Rousseau. Il permet de comprendre le parcours de Jean-Jacques Rousseau depuis l’histoire de son père, de sa mère ainsi que son développement à travers Genève et toute l’Europe puisqu’il parcourut toute l’Europe, à pied.

Pour vous, le génie de Rousseau se cachait peut-être dans un tempérament hyper sensible. C’est important pour toute son œuvre.

C’est fondamental. Il est porté par une maman qui s’appelle Suzanne Bernard qui joue du theorbe durant sa grossesse et elle mourra quelques jours après la naissance de Jean-Jacques. Mais on peut supposer que les neuf mois de grossesse ont bénéficié de l’effet Yehudi Menuhin. Le musicien pense en effet que d’être porté par une mère permet aussi d’entendre les sons. Et si vous avez une mère qui joue du theorbe qui est une sorte de luth avec des sons très hauts, le fœtus entend très probablement ces sons. On peut donc penser qu’il y a une sorte de prédisposition à entendre, à écouter et à développer une sensibilité. Quand il est tout petit, Rousseau est élevé par son père, par sa tante Suzanne et par Mie Jacqueline, sa nourrice. Rousseau dit dans Les Confessions qu’il a appris des centaines de chansons grâce à Mie, comme s’il avait développé une aptitude particulière à entendre, à écouter, à composer. Rousseau dit d’ailleurs qu’il aurait aimé être musicien. Ce sont des indices qui montrent une prédisposition extrêmement vive aux sentiments et à la musique. Rousseau sera l’homme des sentiments.

Vous aimez raconter Rousseau à travers les lieux et votre livre est construit à partir des lieux. J’avais oublié par exemple que Rousseau avait passé quelques jours à Sion, à l’Auberge du Lion d’Or.

Lorsque Rousseau est secrétaire de l’ambassadeur à Venise, il y a conflit d’autorité. Les deux protagonistes sont très habiles. L’un est un ambassadeur reconnu, mais qui n’a pas la conscience professionnelle de Jean-Jacques Rousseau, jeune secrétaire d’ambassade qui souhaite accomplir un travail extrêmement exigeant et extrêmement précis. Il adore ce travail. Jean-Jacques Rousseau sera finalement chassé en raison de cette rivalité. Il quittera l’ambassade de France et voudra aller se plaindre à Paris. Il passera donc par Domodossola et arrivera à Sion par le Gothard. Sion va être le contre-Venise en quelque sorte. Tout à coup, il est bien accueilli. Il est reçu par le Résident qui lui dit qu’il est ici chez lui. Il a le sentiment d’être attendu. Il se rend un jour dans une petite vallée du Valais où les habitants sont nombreux à lui proposer de passer la nuit chez eux. Il choisit un chalet et le lendemain il souhaite payer son séjour, ce qui vexe ses hôtes. Rousseau est déçu d’avoir eu un réflexe financier alors qu’il est reçu avec amitié. On trouve cette histoire dans La Nouvelle Héloïse.

Pour rester en Suisse, vous ne pouviez pas passer à côté de l’île de Saint-Pierre, à Neuchâtel. C’est un lieu important dans la vie de Rousseau car, écrivez-vous, il y a été particulièrement heureux, alors que tout au long de sa vie, il n’a peut-être pas été aussi heureux qu’on pourrait le penser.

Rousseau veut absolument donner des œuvres à l’humanité. Il participe aux concours, il est tout de suite reconnu comme audacieux, comme une pensée originale. Il écrit Emile ou de l’éducation, La Nouvelle Héloïse et Du Contrat Social entre 1758 et 1762. Et ces trois livres vont faire polémique. Ce qu’il veut donner est très original, d’avant-garde, c’est encore d’actualité aujourd’hui. Dans l’Emile, vous avez dix pages sur La Profession de foi du vicaire savoyard. Et c’est cette partie du livre qui va déclencher une hostilité incroyable. A Berne, à Genève et à Paris, on décide de brûler le livre et d’enfermer Jean-Jacques. Rousseau n’a qu’une solution, c’est fuir et garder sa liberté prenant de la distance. Il se rend donc à Môtiers et à l’île de Saint-Pierre. Après avoir publié ces trois livres, rédigé des réponses et des réponses aux réponses, Rousseau estime avoir fait son travail et il lâche prise. Et ce lâcher prise dans l’île de Saint-Pierre provoque la cinquième Rêverie et c’est ce qui donne cette espèce d’allant et de paix dans le cœur de Jean-Jacques Rousseau qui se dit que c’est peut-être ça vivre réellement.

Un mot sur la riche iconographie de votre livre. Comment avez-vous réuni toute cette matière ?

Je dois rendre hommage à Jean-Daniel Belfond et à toute l’équipe des éditions l’Archipel. Jean-Daniel Belfond m’a dit qu’il avait besoin d’un livre pour les 14-18 ans pour lequel il souhaitait un rapport deux tiers un tiers. Un tiers d’images, deux tiers de texte. C’est toute une équipe qui a réuni des documents au fur et à mesure que je rédigeais. Ce sont des images que l’on voit assez rarement et qui permettent aux 14-18 ans d’avoir du plaisir à lire et à suivre l’histoire de Rousseau.

Comment avez-vous rencontré Jean-Jacques Rousseau. En vous lisant on a le sentiment que vous connaissez presque la vie de Jean-Jacques Rousseau jour par jour, que vous vivez avec lui au quotidien.

Un jour, j’ai lu Les Confessions et j’ai trouvé la langue tellement belle, tellement surprenante, empreinte d’une sincérité si profonde, que je me suis dit que je ne devais pas m’arrêter aux Confessions. J’ai donc voulu suivre, sur le terrain, le récit des Confessions et passer ensuite à d’autres livres. Et plus vous lisez, plus vous êtes surpris par les réponses que Rousseau vous apporte, réponses qui sont parfois complètement d’avant-garde, parfois complètement codées. Mais je pense que la plupart de ses récits, surtout ceux rédigés dans la première partie de sa vie, font preuve de retenue parce qu’il avait peur que ça choque trop. Il a certainement amoindri, limité ou dominé quelques idées, de manière un peu traditionnelle dans certains cas, pour ne pas être trop exposé à ses ennemis.

Etes-vous allé sur tous les lieux racontés par Rousseau?

Il y a une semaine, j’étais à Bourgoin-Jallieu, là où il s’est marié. J’ai fait une séance de dédicaces puis j’ai été reçu par le maire. C’est tout un travail de rapprochement entre Bourgoin-Jallieu et Genève. Je suis ensuite allé à Thônes pour rédiger un article. C’est là que Rousseau a fait la rencontre de deux jeunes filles et qui a donné naissance à L’Idylle aux cerises. L’an dernier je suis allé en Angleterre voir où Rousseau avait vécu, vous le trouvez dans mon livre. Puis j’ai demandé aux villes de Venise et de Turin si elles étaient d’accord de poser une plaque sur les maisons où Rousseau a vécu.

Il y a chez vous plus que de l’admiration pour Rousseau. On a l‘impression que vous êtes investi d’une mission.

Ce n’est pas une mission. C’est un devoir que nous avons vis-à-vis de Rousseau. Et puis avec le tricentenaire, il y a des célébrations, des conférences et des activités dans le monde entier. C’est donc un minimum que nous, à Genève, fassions ce qui est de notre devoir pour la mémoire de Rousseau.

Propos recueillis
par Pascal Schouwey

Rémy Hildebrand, Il était une fois Jean-Jacques Rousseau, Editions de l’Archipel

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