Interview / Marie-Blanche Personnaz : « La surveillance de l’air nécessite plus de moyens »

par | 11 Sep 2020

Originaire de savoie, Marie-Blanche Personnaz assure, depuis juin 2016, la direction générale d’ATMO AURA, le réseau régional de surveillance de la qualité de l’air. Elle plaide pour un nouveau système de financement qui respecterait la règle du pollueur payeur. Voici son interview.

Quel est votre parcours ?

Originaire de Montmélian, je me suis très tôt intéressée à la qualité de l’air alors que l’on en parlait peu à l’époque. J’ai été formée à ce qui allait devenir Polytech Savoie puis j’ai effectué un travail universitaire de DEA dans la chimie et la pollution de l’air. J’ai complété ce cursus par une formation en informatique, à l’Ensimag, car je peinais à trouver un poste. J’ai travaillé pendant trois ans au CEA à Grenoble sur la sûreté et le stockage des déchets nucléaires, puis j’ai intégré le réseau de surveillance de la qualité de l’air à Grenoble, juste après Tchernobyl.

« Pendant longtemps, j’ai été la seule femme et j’avais, en plus, la particularité d’arriver à vélo aux réunions organisées en préfecture. Plusieurs fois, on m’a prise pour la secrétaire du type d’à côté. Je ne me suis jamais trop posé de questions sur mon parcours, hors normes, qui a finalement été un avantage. Il est plus simple d’être soi-même un ovni quand on travaille sur un sujet ovni. »

Et ensuite ?

J’ai toujours travaillé dans le domaine de la surveillance de l’air, à différents niveaux : participation à des études parlementaires, études préliminaires, mises en place et rapprochement de réseaux, etc. Mon métier a changé à de nombreuses reprises, avec au début beaucoup de missions de terrain, alors qu’aujourd’hui je me consacre à la direction, la stratégie, les relations institutionnelles…

Vous avez été l’une des premières femmes à évoluer dans ce milieu scientifique et technique. N’aviez-vous pas le sentiment d’être un ovni ?

Un peu, oui. Ce sont d’ailleurs mes qualifications en informatique, très peu courantes, qui m’ont permis d’intégrer les réseaux de surveillance de la qualité de l’air, et non mon DEA de chimie. Pendant longtemps, j’ai été la seule femme et j’avais, en plus, la particularité d’arriver à vélo aux réunions organisées en préfecture. Plusieurs fois, on m’a prise pour la secrétaire du type d’à côté. Je ne me suis jamais trop posé de questions sur mon parcours, hors normes, qui a finalement été un avantage. Il est plus simple d’être soi-même un ovni quand on travaille sur un sujet ovni.

Le secteur s’est-il, depuis, féminisé ?

Oui, pour certaines fonctions de management. Mais pour les postes de techniciens terrain, le taux de féminisation reste faible, alors même que nous avons fait en sorte de réduire la pénibilité des tâches de manière à ce qu’elles puissent être effectuées par des femmes.

Comment expliquez-vous votre sensibilité à la qualité de l’air ?

On peut se protéger individuellement contre les pollutions de l’eau et du sol, pas pour les pollutions de l’air car c’est un milieu très partagé – comme le rappelle l’épidémie de Covid-19 – et que les traitements curatifs sont rares. Ma première prise de conscience est liée à ce que j’ai vu en Maurienne, en particulier les effets du fluor utilisé à l’époque par les industriels. Vivre dans les vallées alpines permet de constater très concrètement l’évolution de la nature. Plus tard, dans les années 1981-82, j’ai été marquée par les cours de mon DEA où l’on nous parlait du changement climatique, extrêmement lié à la problématique de la pollution.

« PETIT À PETIT, NOS MESSAGES SONT ENTENDUS ET ACCEPTÉS, CAR ILS REPOSENT SUR DES DONNÉES INCONTESTABLES. »

Marie-Blanche Personnaz

Depuis quand évalue-t-on, en France, la qualité de l’air ?

Souvent réalisées à l’initiative de collectivités, les premières mesures remontent aux années 1960. Des industriels se sont aussi intéressés au sujet suite à la loi de 1976 sur les installations classées. En 1996, la loi sur l’air a été mise en place par Corinne Lepage, qui était ministre de l’Environnement, pour que chacun puisse respirer un air ne nuisant pas à sa santé.

Quel est le rôle des réseaux de surveillance dans ce cadre ?

« Les problèmes de pollution au plomb, au benzène, au dioxyde de soufre, aux PM 10 ont été résolus… Nous développons des réseaux citoyens de surveillance permettant à chacun de vérifier l’exactitude des données publiées et d’agir pour réduire son impact environnemental. Ces réseaux demandent des moyens, mais ils permettent de rétablir la confiance. »

Ils permettent de vérifier l’adéquation entre les objectifs des politiques publiques et la réalité du terrain. Ils constituent en quelque sorte un thermomètre à qui l’on a donné une voix. Le schéma sur lequel ils reposent est celui du quadripartisme : les quatre collèges (État, collectivités locales, monde économique, société civile) ont tous le même nombre de voix (25 % chacun), alors même que leur contribution financière est différente. Ce quadripartisme s’est révélé extrêmement intéressant pour bâtir un lieu de concertation entre tous les acteurs.

Comment se porte le réseau des Atmo ?

Les différents regroupements opérés au fil des années ont conduit à un schéma avec une association agréée pour la surveillance de l’air par région administrative. Atmo AuRA est, avec celle de Grand Est, la plus importante du pays, car ce sont de grandes régions où les niveaux d’activité sont forts. Cette organisation permet une certaine optimisation mais les moyens nous manquent pour répondre à une demande sociale et à des besoins grandissants. Notre système de financement mériterait, par ailleurs, d’être remis à plat pour respecter le principe du pollueur payeur.

De quelle manière ?

Les industriels, qui contribuent financièrement à travers la taxe sur les émissions polluantes, ont fait globalement beaucoup de progrès pour limiter leurs rejets. En revanche, il serait juste que les secteurs des transports et de l’agriculture, qui polluent, soient également mis à contribution, ce qui n’est pas le cas actuellement. On voit également des collectivités locales succomber aux sirènes de sociétés privées dont le business repose sur la valorisation des données que nous produisons et qui sont à la disposition du public. Nous rappelons régulièrement à nos membres que la production de données coûte cher et nécessite leur contribution financière. Sans cela, nous risquons bien de scier la branche sur laquelle nous sommes assis. La qualité du réseau français de surveillance de la qualité de l’air est reconnue au niveau européen. Sa pérennité implique des investissements réguliers en matériel et dans l’acquisition de connaissances, concernant notamment les polluants qui ne sont pas encore réglementés.

Malgré son quadripartisme, l’Atmo est parfois suspectée d’être une voix officielle…

Oui, car nous touchons à des domaines difficiles à comprendre… Il y a trente ans, notre parole a été mise en doute lorsque nous avons dit que l’industrie polluait… Il y a vingt ans, on nous a reproché de vouloir protéger l’industrie lorsque nous avons dit que les transports polluaient… Idem lorsque nous avons mis en avant, en 2007, l’impact environnemental des chauffages au bois non performants, ou, plus récemment, celui de l’agriculture. La charge de la preuve nous revient toujours, mais, petit à petit, nos messages sont entendus et acceptés, car ils reposent sur des données incontestables.

Quelles sont les plus grandes avancées ?

Les problèmes de pollution au plomb, au benzène, au dioxyde de soufre, aux PM 10 ont été résolus… Nous développons des réseaux citoyens de surveillance permettant à chacun de vérifier l’exactitude des données publiées et d’agir pour réduire son impact environnemental. Ces réseaux demandent des moyens, mais ils permettent de rétablir la confiance.

Quid du dialogue avec le monde de l’entreprise ?

Nous avons engagé un gros travail avec les agriculteurs pour qu’ils viennent simplement s’asseoir autour de la table et discuter avec nous. Depuis longtemps, les industriels, qui ont la possibilité de verser leurs taxes sur les émissions polluantes au réseau de surveillance de l’air ou au budget général de l’État, font des efforts pour limiter leurs rejets. Ils ont bien compris que la collecte, le traitement et la publication de données scientifiques renforcent la crédibilité de leur parole. Le groupe haut-savoyard Bontaz est le premier mécène qui s’est impliqué dans notre fonds de dotation ConvAirgence destiné à financer des projets d’innovation et de communication. Ce partenariat était pourtant loin d’être gagné…

Pourquoi ?

Yves Bontaz, son fondateur et dirigeant – malheureusement décédé depuis – était très opposé à l’Atmo, et le faisait savoir sur les réseaux sociaux. Il s’est avéré que lorsque nous sommes allés le voir, nous nous sommes bien entendus. Au point qu’il a décidé de participer au financement d’un projet lycéen de surveillance de l’air monté avec son groupe et deux lycées de la vallée de l’Arve.

La dernière décision du Conseil d’État remet en question des plans de protection de l’atmosphère mais épargne celui de la vallée de l’Arve…

C’est une bonne surprise. Ce PPA largement porté avec les collectivités présente le mérite d’avoir fixé des objectifs chiffrés.

Quelles sont vos ambitions ?

Éliminer des particules de plus en plus fines, travailler sur des polluants non réglementés et nous rapprocher des normes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), bien plus drastiques que les normes européennes.

Comment voyez-vous l’avenir des réseaux de surveillance ?

Mon grand rêve était de voir résolus tous les contentieux de la région AuRA avec l’Europe en matière de pollution de l’air. Cela risque de ne pas être le cas pour le dioxyde d’azote. J’aimerais que les réseaux bénéficient de moyens financiers stabilisés, de manière à ce qu’ils puissent se consacrer à leur travail et non à la recherche constante de financement. J’ai participé à de nombreux travaux parlementaires qui ont tous démontré que la pollution coûte, à long terme, très cher à la société, à tous les niveaux. Le temps finira par nous donner raison, à condition de ne pas désespérer.


Propos recueillis par Sophie Boutrelle.
Photo à la une : Mladen Borisov sur Unsplash

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