Interview / Philippe Tiersen « L’apprentissage ne fait plus partie des politiques publiques ! »

par | 18 Avr 2018

La réforme de l’apprentissage est sujet d’inquiétude à la Chambre des Métiers et de l’Artisanat de l’Isère qui gère l’EFMA de Bourgoin-Jallieu. Entretien avec son président Philippe Tiersen.

Une réforme de l’apprentissage est en cours. Comment se déroulent les échanges entre Chambres de métiers et de l’artisanat et gouvernement?

Le réseau des Chambres de métiers et de l’Artisanat n’est pas d’accord sur tout, mais dans l’ensemble, les discussions avancent ! Une vingtaine de propositions ont été faites et certaines ont été retenues. Quelques avancées ont été obtenues sur plusieurs points, dont l’assouplissement du cadre juridique concernant les apprentis mineurs dans certains secteurs, notamment celui du bâtiment. Il aboutira à une simplification du mode de rupture de contrat. Le chef d’entreprise ne sera plus convoqué devant les prud’hommes en cas de problèmes liés à une séparation. L’accent sera mis sur la conciliation. Egalement, la mise en place d’un sas de préparation, sorte de préapprentissage, et des encouragements à former des maîtres d’apprentissage pour valoriser leur fonction. Sans oublier un développement significatif dans la mobilité des apprentis, notamment les parcours européens, via Erasmus.

L’orientation des élèves vers l’apprentissage sera-t-elle toujours chasse gardée de l’Éducation Nationale ?

Pour l’instant, on ne sait pas. Il est vrai que l’orientation doit être la pierre angulaire de cette réforme. L’Education Nationale aura-t-elle toujours la main mise? Pour ma part, je pense que si l’orientation reste en l’état, il n’y aucune raison pour que cela s’améliore ! L’Education Nationale travaille principalement pour l’Education Nationale. Certes, elle peut avoir un œil sur le sujet, mais l’orientation doit aussi être prise en compte par d’autres structures. L’objectif du gouvernement concernant le futur des centres de formations d’apprentis n’est pas non plus d’une grande limpidité. J’ai le sentiment que l’apprentissage ne fait plus partie des politiques publiques.
Et puis, l’entreprise est en passe d’être la grande oubliée de cette réforme. L’objectif, c’est l’apprenti et à travers lui, l’emploi, mais pour cela on a d’abord besoin des entreprises. Or, on n’en entend pas assez parler ! On s’occupe de l’apprenti, et c’est bien normal, mais quid des maîtres d’apprentissage ?

Il est fait également état de nouveaux modes de financement des centres de formations!

Après la réforme, on s’oriente probablement vers un financement au contrat. Avant, la formation était financée en globalité. Suivant la formmation que fera l’apprenti, un coût différent sera pris en charge par sa branche professionnelle. Des branches – pas loin de 700 – plus ou moins structurées! Sans compter les métiers qui n’ont pas de branche du tout ! Cela va devenir très complexe ! Et puis, ces financements par contrat devront prendre en compte des coûts de formation extrêmement variables. Un contrat d’apprentissage dans la vente n’a pas le même coût que dans la mécanique automobile où les besoins en équipements, matériels et fournitures sont très différents. Comment le financement va-t-il être déterminé? C’est la grande inconnue!

Il semble que le projet de réforme vous plonge donc dans une période d’incertitude!

D’inquiétude, même! On parle quand même de jeunes femmes, de jeunes hommes, qui veulent se former pour un métier. On parle d’entreprises, d’apprentis, de chefs d’entreprise… 

Quand le projet final sera-t-il rendu public ?

Initialement, il était annoncé en début d’année avec un vote au printemps. Mais aujourd’hui, on évoque plutôt début mai.

De tout temps et sous tout gouvernement, l’apprentissage a toujours été débattu. Comment l’expliquez-vous ?

Simplement ! Au niveau national, tout confondu, c’est plus de 70 % des apprentis qui obtiennent un emploi à l’issue de leur formation. En ce qui concerne l’EFMA de Bourgoin-Jallieu, ce nombre grimpe jusqu’à 90%. Tout est dit ! On forme des gens qui auront des métiers qualifiés. On ne forme pas des chômeurs! L’enjeu est donc d’importance pour un gouvernement et pour la société dans son ensemble.

Malgré le fait qu’il soit porteur d’emplois, l’apprentissage n’a pas toujours la cote. Pourquoi?

…Il est difficile de faire bouger les mentalités qui ont peu évolué ces dernières années.

BIO EXPRESS

  • 20 janvier 1960: Naissance à Lille.
  • 1976: Entrée en apprentissage comme électromécanicien.
  • 1978 : Obtention du CAP d’électromécanicien.
  • 1988 : Création de la société SATAIR, à St-Egrève, spécialisée dans l’électricité.
  • 2005 : Premier mandat à la Chambre de métiers et de l’artisanat de Grenoble en tant qu’administrateur.
  • 2010 : Deuxième mandat à la Chambre de Métiers et de l’Artisanat de l’Isère en qualité de trésorier. Administrateur à la Chambre de Métiers et de l’Artisanat Auvergne Rhône Alpes.
  • 2016 : Président de la Chambre de Métiers et de l’Artisanat de l’Isère. Vice-président de la Chambre de Métiers et de l’Artisanat Auvergne Rhône Alpes.

La réforme pourrait aussi aboutir au financement privé de l’apprentissage !

Actuellement, le financement, les investissements, la gestion et la vision globale de l’apprentissage sont le propre des Régions. Avec cette réforme, le financement passerait aux branches professionnelles et l’organisation, l’investissement.., resteraient aux Régions. Il faut voir comment tout cela peut s’articuler. Combien sera financé le contrat d’apprentissage de telle ou telle spécialité? On ne le sait pas encore!
Pour un CFA qui forme peu d’apprentis, liés à une branche peu structurée et en milieu rural, cela risque d’être complexe! Le dispositif avancé peut mettre le système sous tension en ouvrant des concurrences vives entre établissements. On ne prendra peut-être plus en compte les métiers à faibles effectifs, la répartition des CFA sur les territoires, notamment ruraux…

Le danger n’est-il pas de voir les nanceurs privés favoriser les branches qui rapportent le plus?

C’est exactement ça! Il sera demandé un retour sur investissement. On peut dès lors craindre un déséquilibre entre les CFA qui n’ont pas les mêmes structures, qui ne se trouvent pas sur les mêmes territoires, mais qui ont des formations dans les mêmes métiers.

Concernant l’EFMA de Bourgoin- Jallieu, qu’est ce qui pourrait changer ?

Avec le temps, cela s’améliore! Des entrepôts comme celui de SPI Logistic bâti récemment ont pris en compte l’humain. On commence à prendre conscience que ce ne sont pas des machines humaines qui travaillent. Il faut penser au quotidien et aux conditions de travail des employés. On assiste à un changement de mentalité et le PIL’ES, qui a une vraie compétence en matière de ressources humaines et de développement des compétences, est précurseur. Cela fait des années qu’il travaille sur l’amélioration des conditions de travail. Ce sont des métiers durs et il faut avoir une certaine reconnaissance de l’inves- tissement de tous ces gens. Parfois, il leur a fallu réapprendre le milieu quand le e-commerce est arrivé. De plus en plus, on a besoin de traçabilité, on envoie des colis et on veut suivre leur déplacement. S’adapter à la demande a été parfois difficile dans des entreprises où l’ancienneté était importante, où changer la mentalité était compliqué.

Beaucoup de centres de formations d’apprentis sont gérés par des associations. Ce qui n’est pas le cas du votre, géré par la Chambre des métiers et de l’artisanat de l’Isère. Il fonctionne plutôt bien. N’avez-vous pas plus à craindre qu’à espérer de la réforme?

Tant qu’on n’aura pas une information fiable nous permettant de faire une projection, clairement, oui! L’EFMA est l’un des CFA reconnu sur la Région. La CMA Isère le gère comme une entreprise et une entreprise a besoin de visibilité. Or, à ce jour, trop d’éléments sont en attente.

Quels sont les projets de l’EFMA en termes d’évolution?

À la rentrée de septembre, la CMA Isère ouvre une école privée d’esthétique : l’Académie de la Beauté et de la Coiffure. Elle sera située dans les locaux de l’EFMA. L’Académie de la Beauté et de la Coiffure propose une formation au CAP Esthétique en un an et permet ainsi aux jeunes et aux adultes une possibilité d’orientation ou reconversion professionnelle. Ce CAP permet ensuite de poursuivre une formation en brevet professionnel en apprentissage à l’EFMA. L’autre projet est celui d’agrandir la CMA Isère avec la construction d’un nouveau bâtiment sur le site de l’EFMA. Une partie de ce bâtiment sera affectée à la formation, l’autre à l’accueil des artisans de l’arrondissement de La Tour-du-Pin pour effectuer leurs formalités. Ce service est disponible à Vienne et au siège de Grenoble, mais pas encore sur ce territoire. La CMA Isère développe en continue son offre de services. Ceci est important car l’artisanat forme à peu près 40 % des apprentis en France dont la moitié deviennent ensuite des chefs d’entreprise. Ce sont eux l’avenir de l’artisanat !

Par Eliséo Mucciante

Cet article est paru dans ECO Nord Isère du 20 avril 2018. Pour retrouver l’intégralité des articles de notre hebdomadaire mais aussi de nos suppléments et hors-séries, c’est ICI

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