Économie, croissance, énergie… et si tout était lié ?

par | 18 Mai 2017

Jean-Marc Jancovici, auteur du livre « Dormez tranquille jusqu’en 2100, et autres malentendus sur le climat et l’énergie », a de l’énergie à revendre. Il était invité à donner une conférence dans l’Ain. Compte-rendu.

LITTÉRATURE Jean-Marc Jancovici est l’auteur de l’ouvrage Dormez tranquilles jusqu’en 2100 et autres malentendus sur le climat et l’énergie. Il a également publié Transition énergétique pour tous. Ce que les politiciens n’osent pas vous dire. Parmi ses ouvrages aux noms évocateurs, retenez également Changer le monde : tout un programme, C’est maintenant ! Trois ans pour sauver le monde, et Le changement climatique expliqué à ma fille« L’essence n’est pas chère. Elle est même gratuite. » Cette phrase vous interpelle ? C’est normal. Jean-Marc Jancovici utilise à loisir un soupçon de provocation pour faire passer ses messages. Et du plus sophistiqué, en passant par les lois de la physique, au plus politique, son discours ne peut laisser froid. Le très médiatique ingénieur, dirigeant de la société Carbone 4, et qui a également participé à l’élaboration du Pacte écologique de la fondation Nicolas Hulot, était l’invité d’Alec 01 (anciennement Hélianthe, à force de l’écrire, on finit par s’en souvenir) et du Rotary Club Bourg Revermont. Il a partagé ses lumières autour de la transition énergétique, jeudi 11 mai.

Depuis une vingtaine d’années, Jean- Marc Jancovici s’intéresse à l’énergie. La première fois qu’il a approché les sphères du pouvoir en 2003, il était président d’un comité consultatif pour un débat national sur le sujet. Cette année-là, la discussion a permis de préparer une loi de programmation sur l’énergie, en 2005. Depuis cette époque, Jean-Marc Jancovici a observé que la démocratie est un système remontant : « On pense que les élus agissent comme les chefs d’entreprise, à savoir qu’ils prennent des décisions pour les imposer aux électeurs, mais c’est l’exact inverse. Les élus sont aux ordres de leurs électeurs, et le système démocratique est une inversion de pyramide par rapport au système de l’entreprise. »

Et de pousser le parallèle : pour lui, un chef d’entreprise a le droit de se séparer de ses salariés s’il n’est pas satisfait de leur travail (même si dans les faits, on imagine que c’est un peu plus compliqué). « Le chef d’entreprise a un vrai pouvoir sur ses salariés, tandis que dans le système électoral, c’est le contraire. Ce sont les électeurs qui ont un véritable pouvoir sur l’élu, avance-t-il, un brin provoc’. Dans une entreprise qui vend des casseroles, tout est organisé dans ce but, au service des casseroles. Vous n’avez aucun salarié qui s’occupe de haricots verts. Dans le monde politique, chacun vient avec sa requête, et comme le politique doit satisfaire tous ses électeurs, vous vous retrouverez avec une ébauche de loi de 200 articles sans aucune cohérence. C’est comme ça que l’on élabore une loi de transition énergétique dans notre pays. » Le décor est donc planté.

“DISTRIBUER PLUS DE POUVOIR D’ACHAT AUX FRANÇAIS AVEC MOINS D’ÉNERGIE, C’EST PHYSIQUEMENT IMPOSSIBLE.”
Jean-Marc Jancovici

Notions physiques

« L’énergie permet de tout changer autour de vous et de transformer le monde à votre guise. C’est très exactement cela, l’énergie », propose-t-il comme définition. Selon lui, l’affirmation selon laquelle nous « consommons » de l’énergie, est inexacte. « Concrètement, l’énergie ne se consomme pas elle-même, on la donne à une machine qui va transformer le monde, argue-t-il. Cette machine transforme le monde, parce qu’avant d’être un objet sur une facture, l’énergie est une grandeur physique. » En physique, l’énergie détermine le changement d’état d’un système, autrement dit, dès lors que quelque chose dans un monde bouge, de l’énergie est entré en jeu, par définition.

Ce qui conduit Jean-Marc Jancovici à ce postulat : « L’énergie propre ne peut pas exister ». Utiliser de l’énergie, c’est donc recourir à un convertisseur capable de changer le monde qui nous entoure. « Plus tard, l’être humain a découvert la capacité de faire manger aux machines de l’énergie que nous ne consommons pas : pétrole, charbon, etc. Utiliser de l’énergie, c’est commander une machine qui en produira. Plus les gens utilisent de l’énergie, plus ils recourent à de grandes machines, plus la production augmente ; plus le PIB augmente. Ainsi, pas de machine, pas de redistribution. »

Sans actions fortes sur l’engagement pris de ne pas dépasser les 2°c d’élévation de la température mondiale, risque d’atteindre les 5°c, avec tous les risques que cela suppose.

Système économique

« Vous vivez mieux aujourd’hui qu’un noble du Moyen-Age ! », s’amuse Jean- Marc Jancovici, avant de dérouler son argumentaire. « Le système économique a été conçu selon l’économie de la terre plate, à savoir qu’il n’y a que deux facteurs de production, le travail et le capital. Pour avoir ce qu’on trouve au supermarché, il faut que la matière même, provienne de quelque part. Et tout provient de ressources naturelles transformées par notre activité. Il faut avoir la capacité de transformations de ces ressources, et c’est le travail. Cette transformation est opérée pour 1 par nous et pour 200 par nos esclaves énergétiques. »

Selon son analyse, le capital est également le fruit des ressources transformées par notre activité. « Si vous avez tout sauf l’énergie, cela ne sert à rien. Si vous avez de l’énergie sans ressources, vous construisez des voitures, vous avez besoin de cuivre jusqu’au jour où il n’y en a plus. A ce moment-là, vous arrêtez de faire des voitures, tant que vous n’avez pas trouvé le moyen de remplacer le cuivre par autre chose. L’économie est un système de transformation qui est borné par le premier de ses facteurs limitants. » Il y a deux siècles, les ressources naturelles n’étaient absolument pas un facteur limitant, et notre productivité individuelle était ridicule.

Décarboner l’économie

La conférence de Jean-Marc Jancovici est le fruit de la volonté commune de deux associations : Alec 01 et Rotary Club Bourg Revermont, présidé en 2016-2017 par Jacques Gerbe, architecte burgien de son état. Alec 01 et sa directrice, Marie Alexandre, ont perçu l’opportunité d’offrir un point de vue différent, quelque peu impertinent, mêlant des problématiques économiques, écologiques et éthiques. Pour rappel, Alec 01 s’intéresse de près à la question de la transition énergétique, en encourageant notamment les travaux de rénovation, en accompagnant aussi les collectivités et les entreprises dans leurs démarches en la matière.Pour Jean-Marc Jancovici, « le pétrole est gratuit ! Personne n’a payé le moindre centime pour que le pétrole se forme, mais il faut payer les gens qui vont le chercher et éventuellement payer la personne qui s’est retrouvée par le fruit du hasard sur le gisement de pétrole. Mais le pétrole, ce n’est pas de la potion magique ! » Et de rappeler que « l’économie compte avec les euros, ce que la physique compte avec les kilowattheures ». Le premier facteur qui pilote l’activité économique dans les sociétés industrielles, c’est la quantité d’énergie dont on dispose pour faire fonctionner les machines. « C’est particulièrement vrai pour le pétrole, tant qu’il y en a, je fais fonctionner des machines et j’amasse plus d’argent. Distribuer plus de pouvoir d’achat aux Français avec moins d’énergie, c’est physiquement impossible, c’est comme promettre de courir plus vite si on nous coupe une jambe. »

Et c’est aussi là, que se pose la question de la transition énergétique. D’ailleurs, l’ingénieur considère (ce qui peut surprendre certains), que le nucléaire est une voie à explorer. Toujours est-il que Jean-Marc Jancovici interprète la montée du vote populiste comme l’un des premiers signes face à l’arrêt de la croissance en Europe, qui pour lui ne reviendra plus de la même manière. D’où l’intérêt de se tourner vers d’autres énergies. « Il faut vivre avec, et alors on l’assume et on a une chance de préserver un peu la démocratie, ou alors on ne le reconnaît pas et je suis raisonnablement assuré quant au fait que cela sautera, sans dire comment et quand. » « Dans un monde fini, la croissance infinie n’existe pas. Aujourd’hui, on ne donne pas suffisamment aux gens les clés de compréhension sur le rôle de l’énergie dans l’économie. Or, la quantité d’énergie disponible influe directement sur l’économie. »

Et de conclure : « Dans les démocraties modernes, les candidats se font élire en faisant des promesses à tout le monde. Tant qu’il y a de la croissance, cela ne pose pas de problème. A partir du moment où la quantité est la même chaque année, il n’y a pas une personne à qui vous pouvez donner plus, pour donner moins aux autres. Vous ne pouvez pas dire : je vais faire plus pour l’économie numérique, sans faire moins par ailleurs. Dans un monde sans croissance, la démagogie devient impossible. Aura-t-on toujours une démocratie dans un monde sans croissance ? »


Par Myriam Denis et Sarah N’tsia


Pour aller plus loin : https://jancovici.com/

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