Jean-Claude Kaufmann , enquête sur le sex@amour

par | 3 Août 2010

Le sexe peut-il devenir un loisir comme les autres? C’est à cette question que le sociologue français Jean-Claude Kaufmann répond dans son dernier livre, «Sex@mour» (Editions Armand Colin), la première enquête sur les nouvelles rencontres amoureuses sur Internet. Comment combiner sexe et amour, plaisir de l’instant et engagement durable? Un livre qui donne quelques clés essentielles sur le nouveau paysage amoureux. Rencontre

Le paysage amoureux a connu deux bouleversements au début des années 2000 avec l’augmentation de la consommation d’Internet et la revendication féminine au droit du plaisir…
Revendication, le mot est peut-être un peu fort. Ce n’est pas dans la liste des revendications du mouvement féministe. Mais il s’agit plutôt d’une sorte d’agacement dans le domaine de l’égalité. L’égalité fait globalement des progrès, mais il reste des domaines dans lesquels ça coince encore. Et notamment les tâches ménagères et le sexe! Dans ce domaine, les hommes ont droit à tout depuis des siècles et s’ils multiplient les conquêtes, c’est plutôt bon pour leur image. Ce n’est pas du tout le cas des femmes. Souhaitent-elles pour autant entrer dans cette logique du plaisir pour le plaisir? En général, moins que les hommes. Elles hésitent à séparer plaisir et sentiments. Mais parfois, à certaines périodes de leur vie, pour se prouver quelque chose, pour prouver quelque chose aux autres, il y a de nouvelles cohortes de femmes qui se disent pourquoi pas !

La confusion entre sexe et amour est aujourd’hui plus grande que jamais. Pourquoi écrivez-vous que le sexe ne parvient pas à devenir un loisir comme les autres?
Cet espace du sexe comme loisir tend à s’établir. Mais cette évolution est antérieure à Internet. C’est une évolution qui date d’un siècle à peu près. Progressivement, la sexualité est sortie du monde des angoisses et des mystères, des interdits moraux et des transgressions. Le sexe s’est petit à petit imposé comme une nouvelle technique de bien-être et de plaisir. Les couples installés et réguliers ont recours à des sexologues, des conseillers, des stages de massages pour redynamiser la vie de couple. Et pour les célibataires qui ne savent pas si la rencontre sera une grande histoire ou non, la tendance qui se répand sur Internet c’est qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien! D’où la question. La sexualité pourrait-elle devenir une sorte de loisir? L’espace de ce sexe-loisir s’étend dans la société, mais il bute sur certaines limites. La sexualité est au cœur de l’engagement conjugal et aujourd’hui on est souvent dans une interrogation abyssale entre sexe-loisir et rêve d’amour. Parce que le rêve d’amour et d’engagement durable reste très fort aujourd’hui !

Aujourd’hui dites-vous, ce n’est plus le sexe qui est sulfureux, mais l’amour! Etonnant!
Oui, aujourd’hui, c’est l’amour qui est subversif, thème que j’avais déjà développé dans mon précédent livre sur le sentiment amoureux (1). Nous sommes dans une société dominée par les modèles de l’économie, de l’individu maître de ses actes, rationnel mais surtout calculateur et égoïste. Et contre cet univers, il y a la grande utopie de l’amour et du sentiment. Il s’agit de l’engagement dans un petit monde que l’on va créer à deux sur la base du don de soi, de la générosité et de la complicité durable. C’est ça la grande utopie! Et c’est ça qui devient effectivement sulfureux, mais aussi difficile à mettre en pratique parce que c’est contraire à la logique du monde dominant. Au contraire, la sexualité tend à se banaliser.

Sur les sites Internet, les réseaux sociaux, on cherche du lien social. Et vous démontrez qu’il n’y a pas de lien social possible sans sentiments…
En l’absence de sentiments, il s’agit de liens sociaux d’un certain type. Internet est un grand producteur de lien. Très facilement, très rapidement et avec une grande fluidité, il est possible de développer un nombre incalculable de liens. Il s’agit de liens révocables et à distance qui sont très différents du lien de l’engagement durable qui va tenir et qui va contraindre aussi, il faut le dire. C’est pour cette raison que l’engagement devient difficile. Aujourd’hui, dans le couple, lorsqu’il y a une difficulté, au lieu de faire le dos rond, on va souvent faire un petit tour sur Internet. Sans l’idée d’une trahison… C’est juste un petit tour. Mais il est facile de passer à l’étape suivante, de juste envoyer un petit message. Le lien social sur la toile s’enclenche très vite.

Pour cette enquête, vous avez été confronté à un univers nouveau. Ce changement d’univers a-t-il eu des conséquences sur votre méthode de travail?
La contrainte d’Internet, c’est qu’il faut y passer beaucoup de temps. Il y a le risque de noyade dans cet univers énorme. Il y a aussi une grande difficulté de contextualisation. On ne sait jamais exactement qui parle. En même temps, il y a des trésors et des richesses incroyables. Lorsqu’on est sur ces forums où les débats sont vifs, on est dans la tentative de définition de la nouvelle morale d’aujourd’hui! Ce n’est plus le scientifique qui arrive de l’extérieur et qui pose sa question. Ce sont les internautes entre eux qui tentent de définir cette nouvelle morale. C’est un matériau qui peut être extrêmement riche mais il faut le traiter sérieusement, sans grappiller à droite à gauche. Et ça, ça prend du temps, beaucoup de temps! Les instruments de méthode sont encore à mettre au point.
Pascal Schouwey

(1) L’Etrange histoire de l’amour heureux,
Editions Armand Colin, 2009

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Jean-Claude Kaufmann

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