JVWEB, la PME qui refuse le chômage partiel

par | 28 avril 2020

Spécialisée dans le marketing digital, cette PME française également implantée à Genève a fait le choix d’affronter la crise sans avoir recours au chômage partiel. Son dirigeant nous explique ce pari pas si fou.

Passer la crise sans avoir recours au chômage partiel, c’est possible. C’est en tout cas le pari osé pris par JVWEB, une PME montpelliéraine également présente à Paris, Shanghai et Genève. Comme beaucoup, cette société enregistre une baisse de son chiffre d’affaires supérieure à 50 % depuis le début du confinement. Pourtant, à la différence des 821 000 entreprises françaises qui ont déjà déposé un dossier (DARES, au 22 avril), elle a décidé de ne pas avoir recours au dispositif d’activité partielle mis en place par le gouvernement.

Créée en 2004 par Jonathan Vidor, qui en est toujours le président, JVWEB fait partie des pionniers du marketing digital en France. Elle aide les entreprises à optimiser leur présence en ligne en améliorant la performance commerciale de leurs investissements publicitaires. En 2019, la PME a réalisé 12 millions d’euros de chiffre d’affaires (CA), en croissance de 20 % par rapport à 2018, avec 65 salariés (10 nationalités) répartis entre Montpellier, Genève (2 collaborateurs) et Shanghai (2). Pour soutenir sa croissance, elle investit 600 000 euros par an en R&D, avec un département dédié de 7 ingénieurs. Les 45 chargés de comptes qui optimisent le référencement de la publicité composent l’essentiel des troupes. La typologie de ses clients est très hétérogène, de Jennyfer à PSA, de Kusmi Tea à La Grande Récré, de Foncia à Point P, du groupe Inseec au Crédit Agricole des Savoie… « Leur seul point commun, c’est d’avoir une activité importante voire prépondérante sur Internet, qui est souvent leur premier levier commercial. »

Une opportunité pour fidéliser et innover

En dépit de son activité éminemment digitale, la PME a vu son activité diminuer au cours du premier mois de confinement. « Nous avons subi une chute de notre chiffre d’affaires de l’ordre de 60 % au cours des premières semaines de confinement, tant en France qu’en Suisse. La semaine dernière, nous étions encore à -30% », indique le dirigeant.

Cette crise est aussi une opportunité de procéder à des expérimentations qui peuvent conduire à des innovations.

Jonathan Vidor, président fondateur de JVWEB

Mais au fait, comment une entreprise spécialisée dans le marketing digital peut-elle subir une perte d’activité au moment même où plus de la moitié de l’humanité est devant son ordinateur pour cause de confinement ? Bien que contre-intuitif pour le béotien, le phénomène s’explique. « Il y a d’abord les clients qui ont arrêté leurs campagnes de publicité digitales parce qu’ils n’ont plus d’activité, comme tous les acteurs du tourisme, qui représentaient 15 % de notre chiffre d’affaires, ou ceux qui faisaient de la publicité pour renvoyer vers des sites physiques, toujours fermés, comme les vendeurs de voitures.

Il y a aussi ceux qui arrêtent de faire de la publicité parce qu’ils ont un surcroît d’activité qui excède parfois leurs capacités, surtout quand une partie de leur personnel est arrêtée, par exemple pour garder les enfants.

En outre, comme il y a moins de commerçants sur la place, la pression publicitaire a diminué, ce qui a entraîné une baisse du prix unitaire du clic. Nos clients ont donc moins à investir pour un volume de clics donné, et nous réalisons moins de chiffre d’affaires. »

Dans ce contexte, pourquoi ne pas avoir recours au dispositif d’activité partielle mis en place par le gouvernement ? « Dès les premiers jours, mes collaborateurs m’ont demandé de ne pas les mettre au chômage partiel. Notre équipe est très jeune, très dynamique, et la grande majorité ne se voyait pas tourner en rond dans son appartement, d’autant que certains avaient déjà l’exemple de leur conjoint à l’arrêt forcé. Chez nous, la moyenne d’âge est de 28 ans, et encore, c’est parce qu’il y a quelques “vieux” comme moi dans l’encadrement », rigole le dirigeant de 38 ans.

Alors, pour ne pas risquer de démotiver ses salariés et de les perdre à la reprise, Jonathan Vidor a décidé de maintenir tout le monde à 100 % et d’en profiter pour lancer des expérimentations. « Nous avons demandé à nos collaborateurs de passer plus de temps sur les clients dont l’activité fonctionne mieux que d’habitude, comme cette banque suisse qui a reçu en une semaine autant de questionnaires qualifiés qu’en un mois avant la crise, ou ce vendeur d’articles pour enfants qui fait, en ce moment, en une journée autant de chiffre d’affaires sur Internet qu’en une semaine auparavant. L’idée est d’aider au maximum nos clients pendant la crise et ainsi de les fidéliser. »

« Cette situation est aussi une opportunité de procéder à des expérimentations qui peuvent conduire à des innovations », poursuit le dirigeant. « Nous avons par exemple constaté que le design des formulaires de contact a un impact sur le taux de transformation qui peut osciller entre 2 % à 6 %. Comme nous avons davantage de temps, nous effectuons des tests. Nous avons déjà réussi à faire passer le taux de transformation de deux de nos clients de 6 % à 6,6 %. Cela peut paraître peu, mais sur des volumes importants, c’est très significatif. Un chargé de comptes acquiert de nouvelles compétences et va pouvoir diffuser ces innovations en interne, ce qui va nous permettre de lancer des nouveaux services à la reprise et d’être encore plus compétitifs. »

La première agence indépendante de marketing digital en Suisse francophone

Pour autant, il ne faut pas croire que l’entrepreneur tourne complètement le dos à la main redevenue providentielle de la puissance publique. « Tout cela, on a pu le faire grâce au soutien de l’État », reconnaît volontiers l’intéressé. Car si elle n’a pas eu recours au dispositif d’activité partielle, sa PME a bénéficié d’un prêt garanti par l’État. Sa demande d’un prêt de 2,9 millions d’euros (correspondant au plafond de 25 % de son CA) a été validée par sa banque en moins de 48 heures, et les fonds ont été versés à peine deux semaines plus tard. Elle a également obtenu un prêt de 100 000 francs cautionné par les autorités suisses (10 % du CA de son entité helvète). De quoi faire face sereinement aux prochaines échéances, alors que les retards de paiement de certains clients auraient pu obérer sa trésorerie. L’entreprise a également demandé le report de ses cotisations sociales et de ses obligations fiscales, représentant presque 500 000 euros sur un trimestre.

JVWEB peut donc se projeter vers l’avenir et poursuivre la stratégie de croissance envisagée avant la crise. « En début d’année, nous prévoyions de réaliser dix embauches en 2020. Nous sommes sûrs d’en faire au moins huit, dont deux en Suisse qui devraient être finalisées avant l’été pour nous développer sur la partie alémanique. »

Implantée à Genève depuis trois ans, la PME est en effet devenue la plus grande agence indépendante de marketing digital sur la Suisse francophone et a su séduire des clients comme la Loterie Romande, MSC Croisières, le groupe de presse Tamedia, l’opérateur téléphonique Salt ou encore Caran d’Ache.

Et l’après-confinement ? « Tous nos clients sont dans les starting-blocks pour le 11 mai », relate Jonathan Vidor. « Leur objectif est de récupérer un maximum de ce qui a été perdu d’ici la fin juin. Cela devrait correspondre à une période de surinvestissement qui pourrait compenser l’absence durable du tourisme. Pour l’heure, nous envisageons un retour à la normale à compter de la rentrée de septembre. »


Matthieu Challier

Photos : © JVWEB

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