La blockchain commence à interpeller en Pays de Savoie

La blockchain commence à interpeller en Pays de Savoie

L’Agence Économique du Chablais a organisé une conférence de décryptage : fonctionnement, cadre juridique et enjeux ont été expliqués. Utile.

«Si j’ai tout compris ? Non, ça serait franchement exagéré de le prétendre ! Mais au moins, cela m’a donné envie d’en savoir plus… » C’est un assureur du Chablais qui l’avoue dans un sourire : la soirée blockchain de l’Agence économique du Chablais (AEC), le 14 novembre à Évian – animée en partenariat par Eco – n’a pas répondu à toutes ses interrogations, mais cette conférence interactive et connectée (questions posées en direct, via les smartphones) a apporté d’intéressants éclairages.

Et il y en avait besoin, car si le mot blockchain est à la mode – il a même fait son apparition dans le dictionnaire Larousse l’an dernier – le concept reste mal connu. Pour faire court et simple : il s’agit d’un système de stockage et d’échange de données décentralisé, c’est-à-dire répartis sur tous les postes informatiques qui ont rejoint le dispositif en installant le logiciel nécessaire et sans tutelle de contrôle. Les données sont scindées en paquets (blocks, en anglais) reliés entre eux (la chaîne) et elles sont cryptées de manière (quasi) inviolable.

Les cryptomonnaies, mais pas que…

Le concept nait dans des années 1990 pour résoudre des questions de traçabilité des données. Mais il prend vraiment toute sa dimension avec le lancement du Bitcoin, la première cryptomonnaie (monnaie virtuelle), en 2008. « Aujourd’hui encore, les cryptomonnaies arrivent en tête pour ce qui est des montants d’investissement dans la blockchain, a expliqué Matthieu De Lapparent, professeur à la Haute école d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud (HEIG-VD), l’un des trois intervenants à la conférence. Pourtant, ce n’est pas dans ce domaine que les projets d’application sont les plus nombreux : la chaîne d’approvisionnement (supply chain), l’Internet des objets ou les problématiques d’identité numérique sont nettement devant quand on interroge les entreprises. »

C’est d’ailleurs par le biais des transports et de la logistique – sa spécialité initiale – que Matthieu De Lapparent en est venu à s’intéresser à la blockchain, découvrant vite l’ampleur des enjeux, dans de multiples domaines d’activité et pour les sociétés de toute taille. Et donc la nécessité pour une haute école comme HEIG-VD de maîtriser le sujet. Compte tenu de ses avantages en matière de traçabilité, de sécurité et de rapidité dans la transmission de l’information, la blockchain va probablement bouleverser divers marchés.

Céline Moille (avocate), Pascal Gallo (LakeDiamond) et Matthieu De Lapparent (HEIG-VD), les trois intervenants de la conférence du 14 novembre à Évian.

Dans les flux mondiaux de médicaments, où les faux produits sont légion, ou simplement dans l’alimentaire, par exemple : traçabilité garantie, suivi en direct. Dans les échanges internationaux, plus globalement : si la traçabilité est garantie, des formalités administratives et douanières peuvent être allégées avec, à la clef, des économies de temps et de coûts. Dans la logistique avec les smart palettes (palettes intelligentes) … Grâce à sa (quasi) inviolabilité, la blockchain peut aussi jouer un rôle déterminant dans le stockage des données personnelles (médicales, par exemple) et collectives, ou encore dans la gestion des droits de propriété (transactions, certifications). Sans oublier toutes les applications liées aux cryptomonnaies.

Financement : pas l’eldorado

Dans le sillage de quelques locomotives médiatiques (Bitcoin, Ether, Libra de Facebook…), il existe actuellement près de 3 000 cryptomonnaies. À partir de 2020, elles pourraient se démocratiser : il sera techniquement possible de payer en cryptomonnaie dans 25 000 boutiques en France (dont Décathlon, Sephora, Cultura, Boulanger…) ont annoncé, fin septembre, des sociétés spécialisées dans les solutions de payement numérique. Toutefois, elles servent surtout aujourd’hui à des échanges et des investissements entre initiés, dans la finance, l’immobilier…

Leur discrétion, en dehors de tout contrôle étatique (donc fiscal…), peut séduire certains. Mais une “crypto” peut aussi être le support d’opérations déclarées et contrôlées. Pascal Gallo, créateur de LakeDiamond, société vaudoise spécialisée dans la fabrication de diamants de synthèse ultra-purs (pour la joaillerie et pour des applications industrielles) est venu le rappeler à la conférence de l’AEC. La start-up a levé des fonds, via une initial coin offering (ICO). C’est-à-dire en émettant des actifs numériques appelés tokens (jetons) convertibles, dans le cas présent, en heures de production (donc en diamant) ou échangeable comme des actifs financiers plus classiques.

Lancée au pire moment, fin 2018, lorsque le cours des “crypto” s’était écroulé après une envolée de plusieurs mois, l’opération n’a pas permis de lever les 60 millions de francs (MCHF) visés. Près de 5 MCHF ont tout de même pu être récoltés et les retombées médiatiques (l’ICO était adossée à une banque suisse, une première du genre) ont été spectaculaires. Preuve que, même dans ses applications financières complexes, la blockchain est un sujet qui intéresse et, comme dit notre assureur chablaisien, « donne envie d’en savoir plus ».



AU NOM DE LA LOI

Lever des fonds via la blockchain (on parle alors d’ICO) est-il légal pour une entreprise française ? La question a divisé l’auditoire lors de la soirée blockchain d’Évian (52 % non, 48 % oui). Avocate au cabinet Yellaw, Céline Moille – l’une des trois intervenantes – a apporté une réponse elle aussi partagée. « La loi Pacte (promulguée en mai 2019) a donné une définition de l’ICO. C’est un premier pas et donc oui une ICO est légale. Le souci c’est que, derrière, les autorités ne sont pas prêtes techniquement : l’Autorité des marchés financiers (AMF) dit que son visa est optionnel mais si vous ne l’obtenez pas vous êtes d’office placé sur une liste noire ! Or l’AMF est incapable d’examiner dans les délais les dossiers qu’on lui soumet pour visa et aucun n’a donc vu le jour depuis la sortie du texte. Les autorités publiques donnent surtout l’impression d’être frileuses sur le fond, à l’image de la communication très anxiogène de l’AMF sur les placements en cryptomonnaies. » Quant aux banques, elles ne semblent pas non plus très pressées de favoriser les investissements en “crypto” de leurs clients.



Pas encore de besoin, mais déjà des envies

« Le sujet est technique et encore un peu loin des préoccupations quotidiennes d’une grande majorité de dirigeants, reconnaît Gaëlle Tagand-Baud, directrice de l’Agence économique du Chablais, organisatrice de la soirée blockchain du 14 novembre à Évian. Néanmoins, il y a une nécessité pour eux de mieux comprendre les mutations en cours. Après l’ubérisation et l’intelligence artificielle les années précédentes, nous sommes pleinement dans notre rôle de sensibilisation et d’accompagnement. »
« À titre personnel, je m’étais déjà renseigné sur la blockchain, complète Guillaume Bonnaud, jeune ingénieur dirigeant-fondateur de 3D Léman (bureau d’études, prototypage, industrialisation) à Bons-en-Chablais, venu à la conférence en spectateur. Je connaissais les bases, mais j’ai pu mieux comprendre le cadre juridique et découvrir concrètement le volet ICO [ndlr : levée de fonds]. » Pas encore d’application – ni d’ICO ! – en vue pour sa TPE, mais un oeil attentif, notamment pour « tout ce qui concerne la logistique et le transport ».

Formation : Genève en avance

Si conférences, sessions d’information ou autres rendez-vous consacrés à la blockchain commencent à voir le jour en Pays de Savoie, les formations, elles, demeurent inexistantes. Mais Genève est beaucoup plus avancée. Sous l’égide d’un Haut-Savoyard, Jean-Marc Seigneur, l’université (Unige)
a développé la première formation continue certifiante, plutôt destinée aux programmeurs (construire sa blockchain).
Crea Genève ou le Swissblockchain institute proposent également des formations, plutôt orientée utilisateurs. « Et MTC Consulting aussi ! », sourit Frank Groselj, dirigeant du cabinet genevois, qui a fait le déplacement à Évian le 14 novembre. Ingénieur de formation, observateur attentif de l’évolution des technologies de communication, il en est convaincu : la blockchain va révolutionner l’économie. D’où le lancement, il y a quelques semaines, d’une première série de formations, qui visent clairement les PME, y compris de France voisine.
Comme quoi, pour les plus entreprenants, la blockchain est déjà une opportunité concrète.


Par Éric Renevier


Cet article est paru dans votre magazine ECO Savoie Mont Blanc du 22 novembre 2019. Il vous est exceptionnellement proposé à titre gratuit. Pour retrouver l’intégralité de nos publications papiers et/ou numériques, vous pouvez vous abonner ici.

A propos de l'auteur

GROUPE ECOMEDIA

GROUPE ECOMEDIA, c'est le groupe de presse économique de Savoie Mont Blanc (74 et 73), de l'Ain (01), du Nord Isère (38) et de la région lémanique trans-frontalière avec Genève et les cantons romands.

1 commentaire

  1. dr Jean-marc seigneur

    Merci pour la référence à la formation continue que je dirige à l’Université de Genève ! Attention le premier module de cette formation sur les fondamentaux blockchain techniques, juridiques et business est ouvert à tous et ma startup en Haute-Savoie fait aussi des formations blockchain et cryptoactifs : https://www.reputaction.com/formation-finance-decentralisee-blockchain-e-reputation/ y compris par vidéo-conférence

    Réponse

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