Les crises économiques interviennent à intervalles réguliers. Il y a bien sûr eu celles de 1929, de 1973, de 1987 et celle de l’an 2000. A chacune ses causes, établies avec soin a posteriori. Aucune n’a bien entendu été prévue. On en récupère parfois vite, comme en 1987 où il n’a fallu que 4 mois pour en sortir, ou lentement comme en l’an 2000, où l’on met 26 mois pour y parvenir.

Les restructurations économiques prennent aussi du temps. En 1989, personne n’avait vraiment vu venir la formidable évolution que la chute du mur de Berlin allait provoquer dans les échanges mondiaux, ni la révolution économique que la Chine allait lancer. Doublée d’une phénoménale mutation technologique avec l’apparition de l’Internet, la situation en Suisse allait se révéler délicate pour de très nombreuses entreprises qui désespéraient de retrouver une croissance de leurs ventes. Le redémarrage des affaires ne fut pas au rendez-vous, jusqu’à ce que les technologies de l’information ne les relancent de manière exagérée, créant une nouvelle bulle qui allait rapidement se dégonfler. Puis l’on a assisté à un nouveau cycle haussier, dont l’arrêt a surgi brutalement en fin d’année dernière. Les choses demeurent, comme toujours, incertaines, ce qui donne lieu à une multitude de déclarations, parfois franchement contradictoires.

Indéchiffrable situation
Que la plus importante société bancaire du pays soit en proie à de graves difficultés n’est pas réjouissant pour deux raisons. D’abord, parce que c’est un grand exportateur de prestations, un grand employeur et un grand contributeur fiscal. Ensuite, parce que la réputation en matière financière est, pour un petit pays qui vit de son secteur bancaire à hauteur de 12 à 15 % de son PIB, forcément collective. Que l’un des acteurs donne d’inquiétants signes de faiblesse et c’est l’ensemble de la place financière qui est touchée.

Toutefois, contrairement aux périodes précédentes, les analyses sont loin d’être toutes négatives. L’un des nombreux instituts de la place genevoise parle de «volatile sideways», en d’autres termes d’une situation pratiquement indéchiffrable, mais sans faire preuve d’un pessimisme chronique. De fait, la croissance n’est pas interrompue, aux dires des multiples administrations et instituts spécialisés qui publient leurs études à ce sujet. Elle sera bien sûr inférieure à celle des deux dernières années écoulées, mais elle sera présente. Des tours de table auxquels il est procédé dans les milieux économiques se dégage un optimisme qui tranche avec le passé. L’industrie d’exportation ne voit pas ses carnets de commande diminuer, ce qui est un signe très positif par l’effet d’entraînement qu’elle génère sur l’ensemble de l’économie. L’emploi ne paraît pas faiblir, lui qui n’a cessé de croître ces derniers mois, en particulier en région genevoise, avec pour corollaire une sérieuse baisse du chômage, au demeurant toujours trop haut.

Bref, ce que l’on appelle volontiers le terrain de base de l’économie semble moins affecté qu’on aurait pu l’imaginer, à l’exception du secteur financier dont on pouvait penser que l’embellie récente aurait inévitablement pour conséquence un ralentissement. La banque nationale elle-même avoue son impuissance à décrypter avec précision la situation actuelle, en raison de sa complexité. Il faut espérer que les signaux des entreprises soient suffisamment sains pour lui donner des indications rassurantes quant à l’évolution de la conjoncture, même si le ralentissement paraît inévitable.

Part impérative de risques
Comment, dans ces conditions, résister à l’espèce de conditionnement général auquel se livrent les thuriféraires du système libéral dès que quelques nuages s’annoncent? Plusieurs voix en appellent ainsi au renforcement drastique des contrôles, en oubliant que la prise de risques va de pair avec le dynamisme économique. A moins de vouloir la disparition du libéralisme au nom des dogmes qui ont autrefois réparti équitablement la misère, il n’y a aucune raison de tomber dans le dénigrement de l’économie libérale. Ce système n’est pas linéaire et personne ne l’a jamais prétendu. Il n’est pas celui de la production de dix millions de paires de chaussures identiques dont aucune ne convient au consommateur censé les acheter. Il a sa part impérative de risques, de créativité, de renouvellement, d’excès et de corrections, dont la brutalité peut choquer, mais qui a permis au plus grand nombre de se nourrir, de se loger et de travailler. Sans cette part, l’économie libérale se renie. C’est ce qui demeure difficile à comprendre et ce qui n’excuse pas les abus. Quand tout va bien, le risque accommode chacun. Dès qu’il se concrétise, il affole. C’est pourtant avec lui qu’il faudra compter, quitte à en maîtriser les aspects les plus pervers. Mais la gestion du risque, c’est aussi un risque. Celui d’étouffer sous les règles et de disparaître faute de capacité concurrentielle. A méditer par tous ceux qui voudraient une prospérité sans ambition.