Un docteur en psychologie valaisan signe un polar, où il explique le comportement amoureux à la lumière de la psychologie évolutionniste.

Une secte secrète de femmes qui manipule les hommes de pouvoir pour mieux les contrôler, c’est le thème de votre roman. Est-ce de la pure fiction?
Le scénario est au service du projet de mon livre. Il s’agit de vulgariser un certain nombre de connaissances sur les rapports hommes-femmes. Il fallait trouver une intrigue qui permette d’amener le lecteur à découvrir ces théories scientifiques, sans être ennuyeux. D’où l’idée du complot. Le personnage à la base de cette «secte des femmes», Antoinette de Salvan, a vécu dans le sud de la France dans les années 1700. Je cite des extraits de la lettre qu’elle a écrit à l’historiographe de Louis XIV: vous les hommes vous pensez avoir le pouvoir dans ce monde, mais c’est nous qui l’avons, dit-elle en substance «parce que Dieu nous fît pour vous plaire et qu’il n’y a pas de plus grand empire que celui qu’on peut avoir sur les cœurs.»

Quel est le message que vous voulez transmettre au lecteur?
L’idée était de montrer ce que les sciences humaines ont expliqué sur les rapports hommes-femmes et le sentiment amoureux, à partir de la psychologie et de la psychanalyse, notamment freudienne et jungienne. Il y a aussi les connaissances basées sur l’anthropologie et la psychologie évolutionniste, qui date des années 90. Il s’agit d’appliquer les théories de Darwin à nos comportements actuels. Une des idées défendues est que, au temps des cavernes, la vie du groupe n’était pas basée sur le principe du couple stable. La femme avait une grande liberté sexuelle et pouvait se faire féconder par de nombreux mâles. L’espèce humaine n’est pas naturellement monogame. C’est une thèse controversée, car elle se réfère à un passé inconnu. Mais pour les évolutionnistes, l’homme et la femme ne partent pas à égalité pour propager leurs gênes. L’homme n’est jamais sûr d’être le père, contrairement à la femme. Sa stratégie va consister à féconder un maximum de femmes. Pour celles-ci, le problème sera plutôt de sélectionner un partenaire qui va protéger l’enfant et lui apporter les ressources nécessaires. Les femmes ont ainsi tendance à choisir des hommes en fonction de leur statut social et de leurs ressources, alors que l’homme sélectionne plutôt la femme en fonction de son apparence physique. Les évolutionnistes ont mené des enquêtes dans différentes cultures. On retrouve partout cette différence.

C’est le proverbe «l’homme propose, la femme dispose»?
Les choses ne sont pas aussi tranchées. On vit dans un monde plus égalitaire, où s’établit un équilibre toujours plus grand entre les sexes. La société occidentale est en train de vivre un profond bouleversement, que les historiens mesureront seulement dans quelques années. Dans l’ancien droit du mariage jusque dans les années 80, la femme mariée perdait tous les droits sur la gestion de son patrimoine. Elle tombait sous la coupe économique de son mari, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Les couples actuels sont plus compliqués justement parce qu’ils réunissent des êtres plus indépendants. Pour que la relation dure, elle nécessite un investissement personnel. La passion amoureuse dure entre un an et demi à trois ans au maximum. Après, d’autres mécanismes s’installent dans le cerveau. La science possède un certain nombre de réponses, mais d’autres restent à découvrir. Un cerveau en état de passion amoureuse fonctionne différemment qu’un cerveau au repos. On peut le visualiser au scanner. Il y a des substances chimiques dont la composition change, mais on ne peut pas expliquer pourquoi ces modifications vont se produire dans mon cerveau avec Sophie et non pas avec Nicole ou Claudine. Il reste une zone de mystère.

Vous prétendez que l’homme et la femme ne sont pas forcément monogames…
La monogamie actuelle est une conquête récente, à la fois culturelle et spirituelle. Selon les psychologues évolutionnistes, l’homme et la femme sont infidèles par nature. Quand on enlève les pressions sociales et économiques, la femme trompe autant que l’homme, mais différemment et pour d’autres raisons.

La monogamie est-elle un progrès?
Grande question! C’est une situation qui découle de la culture et de la religion. Il y a deux grandes stratégies de comportement pour l’homme comme pour la femme. La première est ce qu’on appelle la «monogamie à répétition». Je choisis un partenaire, j’en trouve un autre qui m’attire davantage et j’abandonne le premier pour le deuxième. C’est l’une des raisons pour laquelle on a aujourd’hui 50 % de divorces. L’autre stratégie est celle dite de «l’archipel». Elle est plutôt masculine, mais peut être adoptée par certaines femmes. Le raisonnement est de dire: j’ai un partenaire avec lequel j’ai fondé une famille et ai eu des enfants, mais cela ne doit pas m’empêcher d’aller voir ailleurs, visiter quelques îles périphériques. Ce modèle est en train de prendre de l’ampleur.

Vaut-il mieux préserver la famille sans s’interdire quelques aventures?
Actuellement, la morale prône plutôt la monogamie à répétition, car le divorce se banalise. Par contre, la femme qui va avoir plusieurs amants tout en restant mariée, de même que le mari qui a plusieurs maîtresses, est moralement mal considéré. Mais on ne sait pas comment cela va évoluer.

On n’a rien inventé. De tous temps, le sexe et l’argent gouvernent le monde?
Les psychologues évolutionnistes ont une formule choc: la femme échange le sexe contre de la nourriture. C’est l’idée que si elle veut survivre, elle va devoir chercher un partenaire capable de la protéger, elle et ses enfants. Elle cherche effectivement l’homme de pouvoir. Mais nos sociétés sont en train de vivre un moment historique lié à la perte de l’identité de l’homme et à un changement de rapport de force entre les sexes. L’homme a perdu de son pouvoir ancestral avec l’indépendance économique de la femme. Il a de plus en plus de peine à se comporter en homme. Dans «L’ordre des femmes», j’ai voulu montrer son désarroi face à ces mutations. Un autre aspect est le questionnement autour du rôle de père. Le divorce change l’identité du papa. Dans neuf divorces sur dix, c’est la femme qui reçoit la garde des enfants. Au niveau de leur rôle parental, les époux ne sont pas égaux face au divorce. Dans bien des cas, le père perd complètement contact avec ses enfants en refondant une famille. Il y a souvent un désinvestissement paternel. Mais une nouvelle tendance est en train d’apparaître: celle des hommes divorcés qui revendiquent leur rôle de pères.
Propos recueillis par Olivier Grivat

Bio
Valaisan, de Montana-Crans, Daniel Cordonier, 50 ans, est docteur en psychologie de l’Université de Genève. Il dirige à Sion une équipe de 40 psychologues de l’Office d’orientation scolaire et professionnelle de l’Etat du Valais. Largement salué par les critiques, «L’Ordre des femmes» paru aux Editions Favre est son premier roman, mais son troisième livre «Ecrire est mon hobby», confie l’auteur qui a déjà publié un traité de psychologie et un essai préfacé par Albert Jacquard: «Le pouvoir du miroir».

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Daniel Cordonier