Pianiste de réputation internationale, cette Française établie en Suisse depuis dix ans a créé à Morges une fondation qui a pour vocation principale d’offrir gratuitement des concerts de musique classique aux enfants, aux handicapés, auax personnes âgées et aux malades.

Vous fêtez les vingt ans de Résonnance. Quel était le déclic qui vous a poussé à délaisser durant votre rare temps libre les salles de concert pour l’anonymat des hôpitaux, des prisons ou des EMS?
Au départ de Résonnance, ma motivation a été le profond désir de partager la musique classique avec un plus grand nombre. Il y a eu aussi cette sensation que trop de gens n’avaient plus accès à la «grande» musique. D’abord à cause de cette fausse idée institutionnalisée que la musique classique appartiendrait à une élite intellectuelle ou à des gens riches. J’aurais pu rester dans les salles de concert mais cela m’a paru une évidence qu’il fallait rendre la musique classique au cœur de tous, l’apporter dans les hôpitaux, les prisons ou chez les personnes âgées, faire partager la beauté de ce patrimoine avec ceux qui auraient pu, pour une raison ou pour une autre, s’en sentir exclus. La Fondation emploie 18 professeurs (sept à Morges) et nous donnons chaque année 300 à 400 récitals. Nous avons aussi créé des écoles, car l’enseignement est fondamental dans les buts de la Fondation. Nous appliquons la pédagogie baptisée Résonnance, basée sur la phénoménologie du son et du geste. Cette méthode est enseignée dans nos écoles gratuitement et à des élèves de tous âges.

Mais est-ce qu’on ne dévalorise pas ce qui est gratuit?
Non. Ce qui est gratuit n’est pas moins bon. Le fait de rendre nos cours gratuits ne les dévalorise pas. Les professeurs n’enseignent pas gratuitement, ils sont payés par la Fondation. La gratuité n’a rien à voir avec le fait que les gens soient pauvres ou riches.

Vous avez commencé le piano à 7 ans et obtenu le Premier Prix National de piano et de musique de chambre à 16 ans. Mais tout le monde peut-il être pianiste?
A l’école de Morges, nous avons une élève qui a commencé à 73 ans et qui en a aujourd’hui 82. Elle joue très bien son Prélude de Bach. Chacun a son niveau et chacun a sa mesure. Tout le monde ne doit pas forcément jouer la Ballade de Chopin.

Votre biographie décrit une jeunesse triste passée à Strasbourg, au pied d’un château au sein d’une famille de quatre enfants, d’une mère à moitié russe et d’un père à la fois allemand et roumain…
Oui, mais c’est une grâce finalement. C’est peut-être plus difficile d’être malheureuse dans une famille aisée. Ce sentiment d’injustice et de non-reconnaissance est plus difficile à expliquer car il n’y a pas vraiment de faits objectifs. Je pense que j’ai eu du mal à m’incarner et c’est sans doute ce qui fait que j’ai été moins sympathique aux yeux de mes parents quand j’étais petite. Je ne leur en veux pas. On apprend ainsi à faire sa place sans rien attendre et en ayant envie de tout donner.

La musique est-elle une sorte de thérapie?
Elle est un chemin et tous les chemins sont «thérapeutiques». Ce que la musique offre comme chemin royal, c’est qu’elle touche directement l’âme et les sentiments. On porte toute notre vie en nous l’enfant que nous avons été. La musique nous offre le moyen d’ordonner affectivement par les sons ce qui a pu être désordonné dans l’enfance. La musique a ce pouvoir de tout réordonner.

C’est l’une des raisons pour lesquelles vous allez jouer dans les pénitenciers, à Lonay, à Orbe ou à Pramont pour les jeunes délinquants, ou même à Paris, à Fleury-Mérogis. Autant de lieux qui sont privés de concerts classiques!
Ceux qui viennent nous écouter ont au moins choisi de venir: «On s’évade quand vous venez jouer !», me disent-ils. La musique a aussi ce pouvoir de montrer qu’il y a une manière de s’évader à l’intérieur de soi-même vers un au-delà qui est vertical plutôt qu’horizontal. Pour moi, la prison n’est pas une réponse. Les détenus ont souvent eu un accro du destin. Je pense à cette infirmière que j’ai beaucoup aimée, qui avait tenté de se suicider avec ses enfants parce que sa situation lui apparaissait sans issue. Elle n’a rien à faire en prison, elle ne va pas recommencer. Quelque fois je me dis: «ils sont dedans pour que nous puissions être dehors!».

Comment votre fondation est-elle financée?
Nous avons des sponsors, mais nous avons un grand poids sur nos épaules avec des coûts de fonctionnement de 400’000 francs par an, uniquement pour la Suisse. Mon rêve serait de trouver un sponsor qui nous donnerait suffisamment d’argent pour dix ans!

Avez-vous la même joie à jouer devant des mélomanes avertis que face aux cabossés de la terre?
On ne peut pas appeler cela de la joie, mais j’ai tellement de compassion pour la douleur de tous. Ce n’est pas par vertu ou par religion, mais par grâce. J’ai souvent le sentiment de porter une croix et je m’émerveille de la joie que je peux donner. La grâce pour moi, c’est d’entendre ces gens dire combien ils ont été émus par cette musique qu’ils ne connaissaient pas forcément. La misère du monde moderne est de taille mais elle est bien cachée. J’observe cette société moderne qui n’a jamais produit en même temps autant de misères et de grandeurs… Pour moi, il n’y a pas de différence entre ces deux publics – c’est le même cœur qui est touché par la musique.
Propos recueillis par Olivier Grivat

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