Issu d’une famille prestigieuse de penseurs, de chercheurs et d’entrepreneurs, David Servan-Schreiber s’est formé aux Etats-Unis où il a d’abord poursuivi une carrière de chercheur en neurosciences. Il s’est ensuite tourné vers la pratique clinique. Il a créé et dirigé un centre de médecine intégré à l’Université de Pittsburgh.

David Servan – Schreiber vient de publier un ouvrage qui expose une nouvelle vision de la biologie du cancer. Il ne parle pas seulement en tant que médecin mais il raconte sa confrontation avec la maladie en révélant son cancer et dit comment il s’est soigné.

RF: Lorsque vous étiez enfant, aviez-vous un rêve pour vous plus tard?
DSS: Depuis l’âge de deux ans je voulais être médecin. J’ai un souvenir très clair : je me revois dans le bac à sable d’un jardin d’enfants à trois ans, avec un petit garçon qui avait le même âge que moi. Il portait de grosses lunettes avec des verres très épais, à tel point que j’avais le sentiment qu’il était presque aveugle. Et je m’étais dit: cela doit être terrible de traverser l’existence comme ça. J’avais ressenti une tristesse profonde et un vrai élan pour l’aider. Je ne savais pas quoi faire, évidemment. Mais je crois que c’est autour de ça que s’est constituée mon envie d’être médecin.

A l’époque de votre enfance, lorsqu’on vous laissait libre, que faisiez-vous pour votre plaisir?
J’aimais être en bande, j’adorais les activités de groupe, être en lien. C’est pour cela que les films qui me touchaient le plus étaient ceux où l’on voyait des gens se réunir autour d’un projet, autour d’émotions, quand leur force communes étaient tellement supérieures à la force individuelle. La perspective qui m’enthousiasmait était d’être avec des gens qui ont envie de faire la même chose. D’ailleurs, un des grands moments de ma vie a été quand, à l’âge de treize ans, j’ai participé avec les amis de ma classe à l’élaboration d’une pièce de théâtre. Sans rien demander aux adultes, on a décidé de monter un spectacle pour la fin de l’année que tout le monde viendrait voir. Cela a été un moment exceptionnel de solidarité, de créativité, une grande réussite. J’ai le souvenir d’un très très beau jour.

Dans votre entourage, y a-t-il quelqu’un qui croyait en vous inconditionnellement?
Oui, mon père avant tout. Et puis ma grand-mère paternelle. Elle croyait presque trop en moi. C’était un peu lourd par moment. Je manquais d’air! Mais cela m’a donné beaucoup de confiance en moi.

Dans les moments difficiles – vous racontez en avoir traversés dans votre santé, dans votre couple, – quelles ont été les ressources que vous avez mobilisées?
Quelque chose que j’ai hérité de mon père – c’est peut-être présomptueux de le dire – je sais que j’ai du courage. J’ai de l’optimisme, je n’ai pas tellement peur de l’adversité. Et même quand je suis dedans, je ne perds pas la tête. Je me dis «bon, au pire que peut-il arriver?» Ce n’est pas la fin du monde. C’est ce qui arrive à tous les êtres humains. Je ne suis pas démoralisé

Lorsqu’à 31 ans, vous avez appris que vous aviez un cancer, on a le sentiment qu’il n’y avait pas de place dans votre vie pour l’échec, la maladie, le fait d’être amoindri ou fragile. Est-ce exact?
Bien sûr. Il y a une très belle phrase de John Lenon avec laquelle j’ai beaucoup vécu à l’époque de ma maladie – et je vis encore avec. Cette phrase dit: «la vie, c’est ce qui nous arrive quand on a fini de faire ses plans». Moi, j’avais fait mes plans et ils n’incluaient pas d’avoir une tumeur au cerveau à trente et un an, dans une ville étrangère où je n’avais plus de famille et risquais de mourir seul, sans avoir rien fait de ce que j’avais espéré réussir. Je crois que pour chaque personne qui apprend qu’elle a un cancer, c’est le même choc. On croit que la vie, c’est nos plans. Mais ça n’est pas cela. Nos plans donnent une direction, comme un phare. En fait la vie c’est la mer changeante, avec les vagues, les coups de vent. Vivre, c’est être le capitaine du bateau qui gère les secousses. Il faut garder à l’esprit que la vie sera toujours cela. Je ne sais pas aujourd’hui ce qui m’arrivera dans un an, cinq ans, dix ans. J’ai appris à voguer et à en tirer le maximum de plaisir tant que ça dure.

Y a-t-il un point faible que vous avez su dépasser dans votre vie?
Mon principal point faible, c’était de penser que j’étais supérieur aux autres! Et ça, c’était très très bête. Ca ne vous apporte que des ennuis et ça vous éloigne de la richesse de la vie. J’ai dépassé ça vers vingt-cinq ans, mais parfois ce travers refait surface. Je m’en méfie encore. Je ne sais pas si on s’en guérit complètement. Cette faiblesse est sûrement quelque chose que mon père m’avait passé et cela ne fait pas partie de ce qu’il m’a appris d’utile.

Réussir sa vie, c’est quoi pour vous aujourd’hui?
Pour moi clairement, aujourd’hui, c’est vivre dans l’intégrité de mes valeurs, avec le sentiment que finalement la vie passe à travers nous. Ce n’est pas nous qui passons à travers la vie. Dans une large mesure, réussir sa vie, c’est être utile aux autres, apporter quelque chose qui soulage la souffrance. Mais plus encore qui vient enrichir, embellir, apporter de la joie. Je crois que d’avoir été confronté à la possibilité de mourir à trente et un ans m’a permis d’être très en lien avec cette idée: si cela doit se terminer tôt, au moins que je laisse quelque chose d’utile aux autres. C’est ceux qu’on laisse derrière nous qui sont les porteurs de la vie. Et on doit leur donner un maximum pour que eux puissent, à leur tour, porter cette espérance.

Ouvrage: ANTICANCER – Prévenir et lutter avec les défenses naturelles.
Editions Robert Laffont

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Chaque mois, l’Extension et Roselyne Fayard vous proposent de découvrir une personnalité atypique au travers de son chemin de vie