Très investi dans sa ville natale et sa région, Jean Denais a franchi une étape en accédant à la présidence de l’ARC. Il orchestre dorénavant un mouvement visant à la reconnaissance de la réalité et au renforcement des capacités d’actions à l’échelle de la métropole transfrontalière. La construction d’une agglomération franco-valdo-genevoise forte et la réalisation de projets structurants sur le territoire est une nécessité au regard des défis majeurs à relever en matière de mobilité, de préservation de la qualité de vie et de compétitivité économique. Il devra agir habilement pour relever ces défis mais l’homme d’action et le volontariste qu’il est, sait aussi mener une politique de petit pas, de consensus et de dialogue.

Rencontre de Jean Denais avec Claude Haegi.

Quel est l’intérêt de la transformation de l’ARC en pôle métropolitain ?
L’érosion du paradigme Etat-Nation s’accompagne de l’avènement de pôles urbains majeurs puissants comme au temps moyenâgeux des grandes républiques italiennes de Gênes, ou de Venise. Le 21e siècle est marqué par l’affirmation des villes à l’échelle mondiale et particulièrement en Europe où 75% des habitants vivent désormais en ville. Aujourd’hui les métropoles concentrent les emplois et les entreprises, les centres de recherche, d’enseignement supérieur, de formation et d’innovation, les centres de décision, les équipements et l’offre culturelle. Elles sont fortement interconnectées : le Grand Genève n’échappe pas à cette réalité. Cette tendance conduit à une réorganisation spatiale et bouleverse totalement la donne stratégique. En effet, l’effritement des moyens notamment financiers de l’Etat conduit à une réorganisation autour de grandes villes, qui tendent à accroitre leur compétitivité et renforcer leur poids sur la scène mondiale. L’ambition de l’ARC de devenir un pôle métropolitain majeur s’inscrit dans cette logique. A l’échelle de la région, à l’instar de Lyon, le Grand Genève, avec ses caractéristiques atypiques liées notamment au fait qu’elle s’appuie sur une agglomération de part et d’autre d’une frontière, fait figure de pôle de développement. Sa stratégie de transport, d’aménagement du territoire et de transition énergétique et son développement économique doit passer par la concertation, la mise en commun de moyens et la quête d’objectifs partagés. Cette ambition commune s’incarne nécessairement dans l’évolution politique et juridique de l’ARC et sa transformation en pôle métropolitain.

Vous parlez de «concertation» et «d’objectifs partagés» ? Comment cela se traduit- il en matière de coopération transfrontalière sur les questions liées à la mobilité ?
La mobilité est une de nos préoccupations prioritaires. La pression démographique, le déséquilibre des zones d’emplois et d’habitats et l’activité croissante ont avivé les besoins en équipements et infrastructures pour assurer le transport principalement lié au déplacement domicile-travail en direction de Genève. L’organisation du réseau des transports publics du Grand Genève ne saurait réellement être efficace sans une réflexion globale franco-valdo-genevoise et une véritable structuration de la partie française. Le Grand Genève est concerné par près de 360 projets de transports dont la réalisation est prévue parfois jusqu’à 2030 : les axes forts de transport public de Bus à Haut Niveau de Service dans l’agglomération d’Annemasse, le Pays de Gex ou le Chablais, le CEVA devenant le RER du Grand Genève et même au-delà, le prolongement des lignes de trams, la mobilité douce. L’objectif principal est de rattraper le retard pris en matière de développement d’infrastructures: ferroviaires, gares, trams, stationnement et de garantir leur réalisation. Le développement des services et de solution innovantes (covoiturage, autopartage…) est une nécessité. Dans ce cadre, l’ARC, en tant que structure porteuse française de l’agglomération, devient l’interlocutrice privilégiée du canton de Genève mais aussi d’une partie de Vaud.

Pour vous, quelle est la juste répartition de la masse fiscale entre communes de domiciliation et communes professionnelles et quels sont les enjeux auxquels l’ARC doit faire face en matière d’aménagement du territoire ?
Avec pertinence, François Lonchamp, Président du Gouvernement genevois, l’a dit plusieurs fois au sujet de Genève et encore récemment, en s’adressant aux Maires et adjoints des communes genevoises, lors de la cérémonie de leur prestation de serment: «l’essentiel de vos charges et compétences sont liées non pas à la présence d’emplois mais à celles des habitants». Ce constat est bien sur logiquement valable pour les communes françaises. On ne peut pas avoir deux approches sur cette question. La charge territoriale est en effet plus forte pour la commune de domiciliation que pour la commune professionnelle. Pour le bienêtre de tous les habitants, le territoire du grand Genève français doit impérativement favoriser le financement de grandes infrastructures et mobiliser les acteurs du développement économique pour maintenir une dynamique d’emplois. La Suisse n’est pas un guichet, c’est un partenaire que nous devons informer, mobiliser, et associer dans nos choix. De son côté la France ne doit pas être perçue par les Suisses comme un dortoir mais bien comme un site attractif qui contribue également à son rayonnement. Désormais un actif sur trois du canton de Genève habite dans le Genevois français, ce dernier contribuant à l’attractivité et la compétitivité économique de Genève et de la Suisse romande. Aujourd’hui, Genève est confrontée à une forte concurrence internationale. La congestion des axes de transports risque de conduire à une embolie généralisée. Conjuguée à la cherté de Genève, à la difficulté à se loger, à l’augmentation de la pollution atmosphérique, à l’instabilité de certaines conditions cadre comme la libre circulation ou le cours du franc suisse, force est de constater que les autorités locales doivent se mobilier pour conserver nos atouts et notre attractivité. Notre territoire dispose de qualités remarquables: il est évident que certains enjeux supposent une action conjointe à l’échelle du Grand Genève, comme dans le domaine des transports par exemple. Aujourd’hui, la compensation financière franco-genevoise n’est pas un cadeau fait à la France, mais un dû au regard des mécanismes fiscaux et financiers qui existent partout dans le monde (OCDE) là où le travail frontalier est une réalité. Elle permet de faire face à la création d’équipements et de services de gestion courante liée à l’augmentation de population (crèches, écoles…). La réalisation de grandes infrastructures et leur exploitation supposent un effort partagé entre partenaires français et suisses. Au niveau de l’ARC, à partir de notre projet commun, nous devons renforcer les capacités des collectivités membres de l’ARC à porter des projets structurants : conforter un territoire résolument durable, façonner des villes et des centralités proposant des activités, des services et des animations culturelles pour leurs habitants. Notre territoire est dynamique, il dispose de qualités incontestables qu’il faut valoriser.

Comment envisagez-vous concrètement la notion de territoire «résolument durable», avec plus de 550 000 déplacements quotidiens de et vers le canton de Genève, un réseau routier saturé, et une demande accrue de logements?
La problématique environnementale à la fois globale et transfrontalière est essentielle à notre modèle de développement et l’impact de la mobilité transfrontalière sur le milieu naturel est une de nos priorités. Bien que la part d’utilisation des transports publics soit en hausse sur toutes les frontières, et malgré les mesures déjà instaurées en matière de protection de l’air et de biodiversité, les seuils d’alerte à la pollution sont dépassés plus d’1 jour sur 3. L’aéroport, qui véhicule aujourd’hui plus de 15 millions de passagers et bientôt plus de 25 millions à l’horizon 2025, représente à la fois un levier de développement et une des sources des problèmes environnementaux. Dans ce domaine l’ARC joue un rôle fédérateur afin de déterminer une position consensuelle sur le juste équilibre à maintenir entre développement et environnement. Il en est de même pour les politiques liées à la question foncière: l’ARC vise un développement harmonieux conjuguant activité économique et environnement de qualité. Le Grand Genève étant soumis à une pression foncière particulièrement forte, l’ARC s’est donné pour mission de développer des projets urbains dans des sites stratégiques afin de limiter l’étalement urbain et de lier l’urbanisation aux transports en commun.

Quels sont les grands chantiers en matière de développement économique ?
Pour renforcer son attractivité globale et exacerber son potentiel, constituer une masse critique et maintenir sa compétitivité, asseoir sa sphère d’influence et porter son expertise sur la scène internationale, le Grand Genève se doit de mener une véritable politique de développement économique concertée de part et d’autre de la frontière. Côté français, le territoire dispose de projets ambitieux et de réelles forces vives essentielles à l’émergence du Pôle métropolitain notamment : le nouveau quartier multi-activités de l’Etoile à Annemasse, le «Cercle de l’Innovation» du Pays Gessien (Ferney-Genève-Innovation), Archamps Technopole, la Plateforme « med tech» en lien avec le CHAL (Centre Hospitalier Alpes Léman) à Findrol, le pôle de compétitivité Mont-Blanc industries ou le quartier gare-pôle bienêtre et sports à Thonon. L’ARC accompagne ces grands projets stratégiques pour l’ensemble du territoire. Il s’agit aussi de faire des enjeux du développement urbain et de la transition énergétique des leviers de la création d’emplois, de l’innovation et de la création de valeur. Plusieurs axes de développement économique sont identifiés à travers la construction durable et l’écorénovation, la santé et les sciences du vivant, la mobilité, l’industrie du futur, le bien-être, l’eau, la solidarité internationale et locale.

L’Extension N° 52, Eté 2015

QU’EST-CE QUE L’ARC ?

Avec 379 315 habitants (Insee 2014), l’ARC (Assemblée Régionale de Coopération) représente les 120 collectivités locales françaises partenaires du Grand Genève (ex-Projet d’agglomération franco-valdo-genevois), au même titre que la République et le canton de Genève et le District de Nyon.
www.arcdugenevois.fr

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Jean Denais, Président de l’ARC