Jean-François Bernardini, du groupe polyphonique corse I Muvrini, chantera à Montreux avec 155 jeunes chanteurs locaux.

Jean-François Bernardini, on ne vous voit pas souvent en tournée en Suisse?
Cela va faire la septième fois en décembre. Avec Montreux, c’est une belle histoire qui continue. Une histoire d’amitié et de connivence avec la Fondation Lionel Perrier à Montreux. I Muvrini va également monter une fondation qui va s’appeler Humani. Elle agira en Corse et à partir de la Corse. Je crois à l’échange d’expériences. Notre rêve, c’est d’aller planter des arbres dans le jardin des autres. Dans le jardin du bien commun. Plutôt que d’être dans l’antagonisme et le conflit, agissons dans l’intérêt commun. Ce qui manque dans bien des situations, c’est ce que nous ne donnons pas, car nous nous croyons impuissants. A tort. En quatre ans, nous avons rassemblé 3000 donateurs et récolté 500’000 francs: 120 artistes du monde, peintres, sculpteurs et photographes nous ont donné une de leurs œuvres que nous allons vendre aux enchères à Paris avec le commissaire priseur François Tajan, le 24 janvier. Des personnalités de bords politiques différents, de Guy Bedos à Jean d’Ormesson, nous appuient.

Toujours en tournée de par le monde, vous menez une vie de saltimbanque…
Je reviens d’Allemagne, pas loin de Francfort où j’ai passé deux jours dans un lycée avec des jeunes de 14 à 17 ans qui travaillent à la traduction de mon livre «Carnet pour Sarah». Ils ont fait un travail exceptionnel. Ensuite, nous partons aux Etats-Unis et au Québec. Avant, nous étions en Pologne et en Grèce. Mais la belle aventure, c’est quand on rentre en Corse.

A Montreux, vous allez chanter avec des jeunes choristes suisses…
Oui, ce sont 155 jeunes de 13 à 20 ans qui viennent des écoles de Villeneuve (VD). Avec un enthousiasme incroyable, ils travaillent depuis plusieurs week-ends pour répéter ensemble. Nous avons dû réécrire un peu les partitions, car entre un chœur d’adultes et un chœur de jeunes adolescents, ce n’est pas du tout la même chose, mais c’est une aventure humaine incroyable. On pourrait l’appeler «Terres en chœur», car la musique, c’est tout le contraire de la séparation et de la distance, l’opposé du «tout à l’ego»…

Vous vendez des centaines de milliers de CD, comment lutter contre le piratage?
La crise du disque est générale et tout le monde en pâtit. Le problème, c’est que les jeunes vivent avec l’idée de la gratuité de la musique. Le nombre d’auditeurs qui n’ont jamais versé un centime pour écouter de la musique grandit tous les jours. Vous allez dans une FNAC, on y vend cent CD vierges pour 10 euros. On vend des iPods où l’on peut enregistrer 5000 chansons. Il faut que les maisons de disques parviennent à mieux gérer les circuits commerciaux. I Muvrini a deux maisons de distribution commerciale, une pour les CD et une pour le digital. Cette dernière va prendre de plus en plus de place et rééquilibrer la diminution de la vente des CD. Téléchargez, oui mais pas gratuitement! Beaucoup d’artistes sont en difficulté. I Muvrini a la chance d’avoir une base solide de fans prêts à payer leur dû. Mais des amis me font parfois signer un autographe sur un CD vierge gravé par leur enfant!

Un chanteur doit effectuer plus de tournées pour gagner sa vie?
Très sincèrement, avec tous les frais de production, de déplacement et d’hôtel, quand on équilibre notre budget, on est content. On se déplace avec dix-huit personnes. Si on veut devenir milliardaire, il ne faut pas faire ce métier…

La Corse et la Suisse, une histoire de cœur et de chœur?
Pour moi, nos deux petits pays ont une destinée commune. Ils ont un regard différent à porter sur le monde. La Suisse a la chance de compter quatre langues. En Corse, ceux qui parlaient le corse à la maison étaient considérés comme des ploucs. Ce n’était pas avec cela qu’on allait trouver un emploi. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui parlaient corse et français à la maison. C’était l’occasion de cultiver un enrichissement intellectuel avec un bilinguisme naturel et harmonieux. Aujourd’hui, on ne parle plus corse avec ses enfants. On a cassé le processus le plus efficace pour apprendre les langues, au cœur de la famille. On l’a remplacé par des cours à option, mais il n’y a que 10 % des enfants qui les suivent et on en fait une pomme de discorde. Parler corse, c’est considéré comme du nationalisme.

Le régime Sarkozy va-t-il changer tout cela…?
Pour moi, la Corse est un malentendu. Le système a besoin que le Corse soit un peu fou, un peu violent, un peu caricatural, un peu voyou. Tous les ingrédients sont réunis pour que la société corse reste ce qu’elle est. Il faut arrêter cette situation de dépendance qui tue la Corse avec une production locale asphyxiée. Un Corse sur trois est un fonctionnaire. Cela fait tourner la machine, mais il reste cette dépendance qui cloue l’île dans l’immobilisme, avec une situation sociale désastreuse, la violence, le chômage… I Muvrini n’a jamais réclamé un centime de subvention. En créant cette fondation Humani, nous voulons dire aux gens: prenez votre avenir en main, soyez des citoyens et non des clients, construisez-vous! La violence est suicidaire. Il ne faut pas la confondre avec la révolte légitime. Nous voulons chercher la vraie force, la force citoyenne qui agit pour le bien commun. Propos recueillis par Olivier Grivat

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I Muvrini les 18 ou 19 décembre à 20 h 15 à l’Auditorium Stravinski de Montreux au profit de la Fondation Lionel Perrier
Location: FNAC ou au 021 962 21 19 ou www.saisonculturelle.ch