On peut être parfois surpris par le cours des événements en matière économique. Alors que la Suisse a passé la crise sans trop de douleur et plutôt rapidement en comparaison internationale, la voilà confrontée à l’effondrement de l’euro, principale monnaie de ses partenaires commerciaux, qui voient les produits et les services suisses renchérir massivement. Le spectre d’un effondrement des commandes est régulièrement brandi, même s’il ne s’est heureusement pas concrétisé jusqu’à présent.

C
ontrairement à ce que l’on s’imagine souvent, la question ne se limite pas à l’industrie, même si c’est dans ce secteur d’exportation très important pour notre pays qu’elle a démarré. C’est ainsi que j’évoquais les conséquences de l’appréciation du franc avec l’un de mes amis qui déploie ses activités dans les services internationaux et qui se trouve confronté à des clients qui ne s’imaginent pas devoir payer ses prestations vingt pour cent plus cher par le seul jeu des taux de change. Nous avons dès lors tenté d’imaginer des solutions, sans grand succès, ce qui ne nous a pas surpris à voir l’absence de proposition réaliste chez ceux qui suivent au quotidien les marchés ou qui se piquent de solution politique dont on sait que le peuple ne voudra pas.

Du coup, la discussion sur les rémunérations, qui constituent un élément déterminant du prix de nos produits et services, va certainement changer de ton.

Il y aura certes toujours le discours très classique des syndicats sur les revendications salariales, ainsi que l’annonce de négociations très rudes avec le patronat, mais l’essentiel de la discussion portera, très vraisemblablement, sur l’ajustement des salaires et sur le maintien des places de travail en Suisse. Il faut en effet savoir qu’une place transférée à l’étranger ne se recrée pas plus tard dans le pays et que, même s’il est toujours possible d’innover, d’autres pays ont en la matière des compétences aussi bonnes que les nôtres et ne se priveront pas d’en profiter.

Pour l’employeur, les choses ne sont pas simples. Il s’agit de faire comprendre au personnel qu’il n’est pas question de sanction, mais de survie de l’entreprise. Et même s’il est délicat d’opérer des distinctions entre les employés, il lui sera presque impossible de ne pas tenir compte qu’une partie dudit personnel vit en zone euro. Son pouvoir d’achat s’est accru massivement, ceci sans rapport réel avec les gains de productivité de l’entreprise.

On n’évitera donc pas de devoir introduire des réflexions de cette nature dans les négociations individuelles des rémunérations pour 2012, même si le cadre légal interdit des discriminations fondées sur la nationalité ou le domicile. Mais au fond, n’est-ce pas une façon d’être équitable dès lors qu’il y a déjà une différence entre les employés selon qu’ils sont domiciliés ou pas en zone euro?

Dans les contrats collectifs, la discussion pourrait avoir la même teneur, mais s’exprimer en termes plus généraux. Proches d’un courant politique qui réclame l’arrimage du franc à l’euro, au moins temporairement, les syndicats devront peut-être se résoudre à l’accepter en premier lieu dans le domaine salarial.

L’idéal serait que l’euro se reprenne, ou que le niveau des prix reflète avec précision les baisses de la monnaie européenne. On peut aussi songer à investir davantage dans la recherche et les infrastructures, à travailler davantage et à innover sans cesse. Le plus inquiétant serait de devoir procéder à un ajustement brutal de notre économie non pas, comme dans les années nonante, par manque d’ouverture et de compétitivité, mais bien parce que nos vertus auraient fini de nous étrangler.