Le néo-protectionnisme attend son Nobel

par | 11 Oct 2016

S’il fallait une preuve (au sens non scientifique) que l’économie n’est pas une science – ou qu’elle ne l’est que très partiellement – le prix Nobel d’économie décerné chaque année devrait suffire. Il donne un peu la même impression que le Nobel de la paix: vouloir coller à l’air du temps. Les travaux des deux nouveaux lauréats intronisés hier n’ont-ils pas quelque chose à voir avec la rémunération des dirigeants d’entreprise? La grande sensibilité du moment. Elle semble tout de même dérisoire par rapport aux immenses questionnements d’une époque dont les repères paraissent de plus en plus fuyants.

Il n’y avait pas encore de Nobel d’économie du vivant de Keynes, théoricien des politiques économiques avant-gardistes américaine et allemande des années 1930. Les médias ne parlaient pas encore de mondialisation lorsque Friedman obtint le sien en 1976. Qui (et quand) sera ainsi distingué au plus haut niveau pour avoir modélisé la nouvelle phase économique dans laquelle le monde s’est résolument engagé ces dernières années?

Depuis la révolution industrielle, chaque phase historique se construit contre la précédente. A peu près tous les fonctionnements actuels de l’économie se sont mis en place dans les années 1970-1980 pour éliminer l’inflation en dépassant le keynésianisme. Une bonne politique économique ne poursuit-elle pas qu’un seul but?

Celui-là a finalement été atteint au-delà de toute attente. La grande question est aujourd’hui de savoir comment sortir de la déflation. En d’autres termes: comment (re)générer l’inflation qui devrait aussi permettre de réduire une sphère financière démesurée et des inégalités sociales de plus en plus perçues comme extrêmes et politiquement inassumables?

Relancer l’inflation par les salaires ou les prix, les uns entraînant les autres, est devenu impraticable parce qu’il est toujours possible de trouver moins cher quelque part dans le monde. Le seul moyen de provoquer une inflation significative – hyperinflation sans doute dans la terminologie du siècle dernier – s’appelle donc protectionnisme. Ou néoprotectionnisme, ce qui veut dire que ce ne sont plus les barrières ni les taxes douanières archaïques qui sont invoquées.

C’est en gros vers ce néoprotectionnisme qui n’ose encore dire son nom que s’orientent actuellement presque toutes les politiques économiques dans le monde (développé mais pas seulement). Formation de grands marchés intérieurs destinés à moins dépendre de l’extérieur (zones économiques optimales, protection naturelle): Europe, Europe élargie vers l’Amérique (projet de TTIP), accords régionaux en général, le multilatéralisme ouvert et universel ne progressant plus depuis longtemps. Stratégies monétaires de réduction des déficits extérieurs (dévaluations compétitives de fait, rééquilibrage des balances commerciales). Multiplication des normes et standards nationaux ou régionaux. Régulations rendant les échanges plus compliqués. Valorisation de la consommation-production de proximité. Fiscalité renchérissant la mobilité sur longues distances. Moralisation de l’économie, etc. Le recul des échanges à l’échelle du monde n’est qu’un indicateur de ce nouvel horizon (on parlerait de symptôme s’il s’agissait d’une maladie).

Cette tendance lourde, loin d’être encore dominante, a commencé avant la crise de 2008. Une année mémorable toutefois, qui restera probablement comme un facteur d’accélération. Et si tout paraît en place pour une irrésistible montée en puissance ces prochaines années, il manque encore la théorie. La théorie économique. Celle des futurs prix Nobel précisément. A moins que l’on s’aperçoive en fin de cycle qu’elle n’était même pas nécessaire.

C’est aussi par rapport à ces considérations que la Suisse et ses entreprises se posent certaines questions sur la politique économique extérieure et intérieure. La phase de démondialisation qui s’est engagée n’est a priori nullement favorable aux petites économies nationales très ouvertes et exportatrices. La Suisse n’est toutefois pas seule dans ce cas, et tous les Etats du monde hors G20 n’ont pas décidé de cesser d’être petits en intégrant des grands. Certains ne l’envisageront même jamais.

L’Agefi, mardi 11 octobre 2016
François Schaller

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