Il est temps, nous semble-t-il de mettre en perspective les évènements et les évolutions de ces derniers mois. Ils ont été riches et selon nous, «game changer» , ce qui veut dire qu’ils ont changé la donne. Le monde post vote Brexit, post Trump et post référendum italien n’est plus le même que celui que nous avons connu encore en 2015. En 2015 et 2016, nous avons eu des crises, des accidents très graves, nous avons frôlé la catastrophe, mais il ne s’agissait pas de ruptures, nous étions dans le domaine de la gestion à l’intérieur, nous disons bien à l’intérieur, du monde né en 2008, le monde de la gestion monétaire et financière de la crise.

Nous étions en quelque sorte dans la technique, dans les modèles, dans l’abstrait et ses signes. Nous étions dans ce que nous appelons les «invariants»: les élites pouvaient prévoir, anticiper et donc manipuler. Leurs schémas postulaient la stabilité des comportements de ce qui est le sous-jacent de la science économique, pervertie en dérivée des mathématiques, la stabilité des comportements humains.

Les trois évènements, vote Brexit, élection de Trump, désaveu de Renzi, marquent d’autant de pierres blanches, le retour de l’économie abstraite à l’économie politique. Les hommes, les sujets et les objets de l’économie font irruption dans le système. Ils s’imposent. C’est le grand retour de l’Homme dans l’Histoire. Finie la fin de l’Histoire! C’est cette Histoire, la grande Histoire qui se remet en branle sous nos yeux. Mais il faut d’abord regarder l’arbre qui cache la forêt.

Le monde va de surprises en surprises, de paradoxes en paradoxes.

Dans les jours qui ont suivi la cuisante défaite du globalo-européiste Renzi, le marché financier italien a monté de 7%. Le secteur bancaire a enchainé une série de bonds en avant: de 9% mardi; puis 4,5% puis encore 3,6%. Depuis le 28 novembre, le compartiment bancaire italien a progressé de… 27%! Le Dax a bondi de 6.6% cette semaine, le CAC de 5.2%. Les actions espagnoles ont progressé de 6.6%, de 5.1% au Portugal, 4.3% en Irlande, 4.1% en Suisse. Les taux après divers zigzags ont clôturé inchangés et les assurances contre les défauts, les CDS quasi sans changement.

La défaite de Renzi devait nous plonger dans le chaos, cette défaite a été saluée par l’euphorie financière. Tout comme celle des partisans du maintien dans l’UE lors du vote Brexit, tout comme celle de Clinton, globaliste va-t-en guerre emblématique de la domination des élites.

Dans les trois cas évoqués ci dessus, les médias, les organisateurs de paris, les sondeurs, les gouvernements, les banquiers centraux avaient tiré la sonnette d’alarme et pris parti, souvent de façon non démocratique contre les votes et les personnes qui contestaient les élites en place. Sondages truqués, médias tendancieux et fausses nouvelles se sont succédés afin de faire pencher la balance en faveur de l’establishement et de ses souhaits. On ne saura jamais si cet establishment croyait à ses mensonges et s’ il a été surpris des résultats réels, si différents des prévisions, mais ce que l’on sait c’est que les marchés ont pris l’escarpolette en pleine figure; ils attendaient la victoire du statu quo sur les rebelles et ce sont les rebelles qui l’ont emporté. Ils attendaient la chute des prix des actifs financiers et après une journée de dupes en forte baisse, ils ont été pris par le contrepied de la hausse! Une très forte hausse qui a permis de franchir de précédents records et d’initier comme l’on dit «une nouvelle jambe haussière». En route vers une nouvelle aventure!

Sur le très court terme, il faut rendre compte de l’inefficacité des marchés, elle est structurelle, mais ici cela confine au ridicule: ils se sont régulièrement trompés. Il a fallu dénouer des positions complexes sur les hedges et les dérivés, et cela a certainement amplifié la volatilité.

Par solde, la communauté spéculative mondiale devait être du mauvais côté du bateau, peut être aussi à cause de la proximité de la hausse des taux de la Fed, toujours est il que cette communauté s’est fait «tarter» et que le «dynamic hedging», les achats de couverture des positions en dérivés, ont amplifié la vague d’achats ou de rachats si on veut.

Les vendeurs à découvert ont été pour la nième fois étranglés, en particulier sur le secteur bancaire: ils se sont pris à plein la hausse des banques italiennes, la hausse de près de 10% des banques européennes, celle de 6% des banques asiatiques, et de 5% des banques US. Pas besoin de s’interroger sur la rationalité, ce serait inutile et contreproductif; on vient de chiffrer les pertes des banques mondiales sur leur portefeuille obligataire provoquées par la hausse des taux longs depuis Juin, cette perte est évalués à 6,8 trillions, une bagatelle. Une broutille dont on se moque, puisque les comptes des banques sont «bidons» et «bidonnés» par l’abandon des normes comptables en 2009. On verra si ces pertes sont extériorisées lors de la publication des comptes du 4e trimestre. Les comptes sont ainsi fabriqués que lorsque les taux baissent on enregistre la revalorisation des prix des assets financiers, mais que lorsqu’ils montent on a la possibilité de ne pas prendre en compte la dépréciation symétrique.

La leçon donnée à la communauté spéculative servira peut être, on ne sait jamais: dans le monde moderne, progressiste, il ne sert à rien de couvrir les risques, ils sont rejetés hors du système privé, ils sont assumés, en tout ou partie, consciemment par les Banques Centrales et inconsciemment par les contribuables. Il ne sert à rien d’attaquer les marchés, c’est inutile, les risques n’ont plus aucune incidence. Lorsqu’ils montrent le bout du nez, ils sont noyés par les promesses des autorités de ne pas laisser se resserrer les conditions financières. Le fameux «coûte que coûte» généralisé.

Nous avons écrit il y a fort longtemps sur ce sujet dans un article cynique intitulé «Vive les Crises», il démontrait que le négatif devenait systématiquement positif pour les marchés, car source de nouvelles largesses et assurances gratuites. Il suffit de regarder d’ailleurs les spreads sur les emprunts High Yield, ils ont comprimés, tout se passe comme si le risque avait été éliminé du système alors que de l’avis des Institutions Internationales, l’incertitude n’a jamais été aussi grande, 2017 est l’année de tous les dangers.

Carney , l’actuel patron de la Bank of England est le chef de file des banquiers centraux, c’est lui leur maître à penser, normal, car lui, pense. Carney assène que le terrorisme, les tensions géopolitiques et le risque de crise financière, se conjuguent pour faire du monde actuel un monde extraordinairement dangereux. Les gens ont peur et ils ont raison nous dit Carney. L’incertitude politique est à son comble, très au dessus des moyennes historiques. Mais Carney ne s’arrête pas là, et comme il n’hésite pas à le dire, certaines vérités difficiles à admettre doivent être révélées, cela fait partie de la mission qu’il attribue aux autorités monétaires: il faut oser identifier les risques afin de protéger, afin de réduire l’incertitude.

La mission que se sont assignés les Maîtres du monde est d’identifier les incertitudes, de protéger contre les risques et de sauver ou rétablir la confiance. Ainsi tout s’éclaire: comme ces autorités n’ont à leur disposition qu’une seule parade, qu’une seule arme dans leur panoplie, l’arme monétaire, alors tout écueil tout choc est l’occasion d’un nouveau round inflationniste. Inflationniste car c’est la seule arme dans l’arsenal; inflationniste car le remède est toujours la création de signes monétaires supplémentaires.

Il ne faut pas chercher bien loin l’explication du comportement des marchés boursiers au lendemain du vote italien: la BCE a étendu son programme de rachats de titres à long terme, son QE jusqu’à la fin de 2017. Les rebelles comme Five Stars et ses alliés sont aux portes de la ville, les banques italiennes sont en faillite, coûte que coûte , il faut agir.

Draghi sait, pour écouter son mentor Carney, que le seul moyen de supprimer le risque d’incendie de Rome, c’est de la noyer sous un déluge monétaire, et toute l’Europe avec. Draghi sait que l’Europe financière et monétaire ne tient que par un échafaudage périlleux de levier, de dettes dont la valeur est douteuse. Il sait à quel point il est vital d’entretenir, voire de relancer la fièvre spéculative. Et des fois que cela ne serait pas assez net, il en rajoute une couche sur le maintien de taux ultra bas, il les promet quasi nuls ad vitam eternam, et surtout il casse les anticipations sur un éventuel Taper: «la réduction du volume d’achats à 60 milliards n’est pas un Tapering», «cette question n’a même pas été discutée, en fait elle n’est même pas sur la table». En passant, et pan sur le bec des Allemands qui cherchaient à en accréditer l’idée. Draghi veut oter l’idée que cela finira un jour.

La question qui se pose à tout observateur raisonnable, de bonne foi est celle ci: pourquoi ce «coûte que coûte»? Pourquoi cette prise de risque? La réponse s’agissant de Draghi est à peu près évidente, elle est existentielle, il s’agit de sauver la construction européenne et la raison d’être des élites européistes: l’euro.

Tout est permis, tout est autorisé au nom d’un intérêt jugé supérieur: sauver l’entité européenne. Les élites, les institutions ont créé un ordre, une mise en ordre politique, sociale, économique, médiatique qui s’ils étaient balayés signeraient la fin de leur position dans le système. Elles jouent leur statut privilégié, leur survie. Donc elles se battent à mort, jusqu’au bout.. d’autant plus facilement que comme dans les guerres, elles ne paient pas, elles ne vont pas au Front. Nous sommes dans la dissymétrie, les dégâts sont payés par les peuples, les gains sont empochés par les élites.

Cet ordre est politique, quasi militaire, quasi violent au sens ou il est fondé non pas sur le mérite ou la légitimité, non il est fondé sur un système qui rappelle étrangement le système bancaire avant 2008. Ils ont créé une bulle à l’intérieur de laquelle on joue «heads-I-win-tailsyou-lose» , ce fameux jeu révélé depuis la crise, «si c’est la tête je gagne si c’est la queue vous perdez». C’est un jeu truqué dont les dès sont pipés, dans lequels les élites sont devenues parasitaires. Les revenus réels chutent depuis 10 ans, la précarité gagne du terrain chaque jour, la régression est la règle, l’avenir se dérobe, le futur n’est même plus un rêve. Tel est le leg d’une époque dans laquelle ceux qui ont piloté refusent d’accepter d’endosser leur responsabilité et de payer l’addition: elles préfèrent imputer la crise de solvabilité, la crise d’intégrité et la crise morale à ceux qui en sont les victimes.

Nous sommes dans une décennie perdue. A lost decade. Mais les élites se sont constitué un capital énorme qui va bien au delà du capital financier, un capital , sorte de fond de commerce que l’on touche du doigt quand on prend l’exemple de la bureaucratie et de toutes les structures européennes enfouies et multiformes. Elles vivent sans rien produire (définition du capital) et elles se perpétuent entre elles parce qu’elles établissent les règles du jeu, c’est une sorte de capital religieux dont elles se sont posées comme grands prêtres: elles gèrent la foi, la carotte et le baton.

Revenons à Carney, il nous dit avec sa clarté habituelle: «la politique monétaire garde le patient en vie, elle créé la possibilité d’une cure durable (guérison?)par des mesures fiscales et des opérations (réformes) structurelles. Elle évite la dépression et aide les économies avancées à prolonger le combat contre le mal, de telle façon que les mesures de restauration de la santé puissent être entreprises».

L’arbre, c’est la politique monétaire, elle permet de «garder le patient en vie». Et la forêt, c’est tout ce que l’on ne voit pas. Les conséquences induites, non voulues, le passif si on veut dans la balance des plus et des moins.

La semaine dernière, Draghi nous en a encore fait la démonstration. Mais son remède n’est qu’un palliatif qui aggrave encore le mal puisqu’il renforce tous les dysfonctionnements comme les inégalités, et accroit les fragilités, tout comme les risques d’accident financier.

La politique monétaire augmente l’attrait de l’ingénierie financière, produit des richesses fictives qui s’octroient le droit de prélever sur les richesses réelles, elle dissuade l’investissement productif et surtout elle renforce la contrainte de profit: elle oblige à la productivité et à l’aggravation du taux d’exploitation de la main d’œuvre pour soutenir et propulser les cours de la Bourse.

Autrement dit, elle augmente tout ce qui accroit les divisions sociales et disloque les consensus. La politique monétaire du «coûte que coûte» produit mécaniquement plus de rebelles, plus de «braillards». Ou si on veut plus de serfs et d’assistés. A un point tel que les opinions publiques s’éloignent de plus en plus des formations politiques traditionnelles, mettent en cause l’économie de marché et cherchent un bouc émissaire du coté du progrès des technologies et des innovations.

En France trois candidats aux présidentielles font leurs choux (maigres) des promesses de revenu universel et de la lutte contre le progrès des techniques.

Bruno Bertez
L’Agefi, mardi 13 décembre 2016

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