L’économie de l’eau devient une discipline de première importance

par | 21 Avr 2016

Des barrages sont à vendre en Suisse faute de rentabilité des eaux qu’ils régulent. Nestlé Waters est devenu l’une des divisions du groupe dont la croissance est la plus élevée et la plus régulière. Et l’eau, dans l’agro-alimentaire, ne se réduit pas aux bouteilles. Nestlé fait de l’analyse de risques et estimait récemment que la consommation mondiale par l’industrie, l’agriculture, la vie quotidienne devrait excéder de 40% les ressources disponibles d’ici 2030.

Une formation du Swiss Finance Institute (SFI) était organisée récemment à Genève sur ce thème. Avec Daniel Wild, l’un des directeurs de RobecoSAM. L’entreprise zurichoise fut l’une des premières à lancer un fonds global sur l’eau.

La première difficulté, c’est que les ressources sont réparties d’une manière très, très disparate. Il est imprécis de proclamer en continu que la Suisse n’a pas de ressources naturelles. Elle a la chance de concentrer plus de 6% des réserves d’eau du continent, alors qu’elle ne représente que 0,6% de la surface. Sur le plan mondial, neuf Etats se partagent 60% des réserves.

Dans son dernier rapport sur les risques, le Forum économique mondial à Genève (WEF) a classé les crises liées à l’eau comme le risque le plus élevé en termes d’impact.

Plus de 70% de l’eau, 80% dans les pays en développement, est utilisée par l’industrie pour la production de denrées alimentaires. La seule production d’amandes californienne consomme trois fois plus d’eau que toute l’agglomération de Los Angeles. Tout le monde a en tête les sécheresses historiques sévissant toujours en Californie. Elles on détruit des dizaines de milliers d’emplois et menacent plusieurs pans de l’économie.

A noter encore pour bien noircir le tableau que 80% des eaux usées ne sont ni collectées ni traitées. D’un point de vue de l’investissement, l’eau peut avoir un impact direct et indirect sur des secteurs très variés. Stricto sensu, le marché de l’eau devrait enregistrer une croissance moyenne de 5% à 6% ces prochaines années.

L’eau stimule la finance durable

La finance durable est l’une des tendances qui captait l’attention de la place financière ces dernières années, avant peut être que les fintech ne lui volent la vedette ces derniers mois? C’est pourtant toujours une tendance de fond en croissance, en particulier dans la gestion d’actifs privés et institutionnels.

Daniel Wild, responsable de la recherche et développement des investissements durables chez RobecoSAM et membre du comité exécutif, était de passage à Genève au Swiss Finance Institute. Il y intervenait pour une formation spéciale sur l’eau, l’entreprise zurichoise étant celle qui a développé l’un des premiers fonds sur ce thème en 2001. «Les gens ne se rendent parfois pas compte qu’il ne s’agit pas d’un thème circonscrit aux questions de durabilité, ou aux entreprises qui sont liées directement à l’eau. Il y a de nombreuses implications économiques indirectes». Précision utile: Daniel Wild a une formation d’ingénieur de l’EPF Zurich, complétée à Stanford. Il n’a donc pas seulement une vision financière mais aussi technique des enjeux. «Le manque d’eau peut toucher de manière drastique une large partie des chaînes de valeurs de certaines entreprises. Si ces dernières opèrent dans un domaine qui leur permet de délocaliser vers des lieux sans problème d’approvisionnement en eau, alors elles peuvent s’en sortir. Mais cela engendrera des coûts. Et certaines sociétés qui dépendent d’une localisation spécifique pour diverses raisons ne peuvent pas être déplacée. C’est le cas pour une exploitation minière, ou encore pour une centrale hydraulique». La stratégie d’investissement prend donc en compte les opportunités et menaces sous différents angles, à une échelle globale.

Fruit de son expertise sur ce thème, RobecoSAM, a publié l’an dernier une étude intitulée L’eau: le marché du futur. Selon les conclusions de cette étude, l’évolution démographique, les infrastructures vieillissantes, les normes de qualité de l’eau de plus en plus stricte et le changement climatique sont les quatre principaux facteurs façonnant le marché mondial de l’eau. Ce dernier devrait connaître un net rebond et représenter 1000 milliards de dollars d’ici 2025. Le marché de l’eau devrait donc connaître un taux de croissance annuel moyen (TCAM) de 5 à 6% dans les 5 prochaines années. Ce qui a déjà été le cas depuis la fin des années 2000. La rareté de l’eau stimule la demande de solutions innovantes et décuple les opportunités d’investissement.

En effectuant des calculs sur des données historiques, RobecoSAM a identifié quatre pôles d’investissement attractifs selon les risques liés à la valeur bêta et à la volatilité du marché des actions. Il s’agit des services d’intérêt public (utilities), les biens d’équipement et produits chimiques, de la construction et des matériaux, et enfin tout ce qui tourne autour des services qualité et analyse des eaux. Dans certains sous-secteurs, la croissance annuelle attendue est même de 10% à 15%.

Plus globalement, sur l’ambiance du secteur de la finance durable, Daniel Wild pense que les investisseurs ont bien saisi qu’il ne s’agit plus d’un «trade-off», à savoir un choix entre rendement financier et rendement social, mais que l’objectif est de combiner les deux. «Aujourd’hui ce n’est plus une question de sauver la planète mais bien de business. Car certains modèles d’affaires sont compromis pour des raisons de durabilité». Ces stratégies sont aussi de moins en moins envisagées comme core/satellite, une petite «poche» de finance durable qui serait cousue sur son portefeuille, mais bien une stratégie intégrée plus globale.

Il relève toutefois que la Suisse reste assez en retard par rapport au reste de l’Europe sur ce thème, en partie car le marché institutionnel reste encore assez fragmenté. Il y a peu de caisses de pensions qui s’engagent, encore moins qui souhaitent communiquer activement sur ce thème. Au-delà des fonds de pensions, RobecoSAM conseille aussi de nombreuses fondations à l’étranger, qui souhaitent gérer leur fortune de manière durable. Ou ­encore de grands fonds d’endowment d’universités anglo-saxonnes par exemple.

Daniel Wild constate aussi une pression de plus en plus forte de la société dans son ensemble, avec des grands événements comme la COP 21, qui incite les investisseurs à s’engager plus activement. Faut-il pour autant de grands standards ou des initiatives spécifiques comme les Sustainable Stock Exchange de l’ONU? Ces initiatives jouent leur rôle, à savoir de faire en sorte qu’il y ait des prises de conscience, mais bien souvent les grands institutionnels veulent aussi des offres spécifiques et tailor-made d’après Daniel Wild. «Les asset managers ou les entreprises adaptent aussi de plus en plus leur stratégie par rapport à leur propre identité et impact». Les clients changent aussi. Et du côté de la gestion privée en particulier, les «millennials» attendent de plus en plus ce type d’expertise de la part de leur gérant.

Autre tendance, Daniel Wild relève un engagement toujours plus étroit avec les entreprises. «Il ne s’agit plus seulement de voter à l’assemblée générale une fois par année mais d’établir un vrai dialogue avec le management». L’objectif est surtout de faire prendre conscience de certains risques et opportunités. «Nous avions par exemple engagé un dialogue avec plusieurs entreprises depuis quelques années sur leur transparence fiscale, et la répartition géographique du paiement de leurs impôts. Evidemment, au début, ils ne voulaient pas en entendre parler… Mais nous avons constaté des efforts dans ce domaine. Et depuis, il y a eu plusieurs scandales sur les montages fiscaux des multinationales. Du coup certaines entreprises nous ont même remerciés, car avec nous, ils avaient déjà fait ce travail de clarification. Comprenez bien, le but n’est évidemment pas que les entreprises payent le plus d’impôts possible, mais que les investisseurs savent aussi quels risques ils encourent si les entreprises ont des pratiques opaques dans ce domaine».

Enfin, sur le marché national, les chiffres continuent d’être à la hausse. L’an dernier, les fonds sous gestion gérés avec des critères durables en Suisse ont encore augmenté de 26%, pour un total de 71 milliards de francs d’après l’organisation FNG, qui produit des statistiques de référence depuis de nombreuses années. Premier constat: cela reste une goutte d’eau parmi les milliers de milliards gérés en Suisse. Second constat: l’augmentation reste substantielle, et en valeur absolue, le total des fonds est tout de même équivalent au total de la fortune des fondations en Suisse. Dernier constat: ce volume peut être sous-estimé face à la multiplicité des pratiques de la finance durable. Enfin, l’étude ayant été menée sur la base des chiffres de 2014, le total des fonds aujourd’hui est probablement au-dessus de 100 milliards de francs, le secteur connaissant une croissance annuelle à deux chiffres depuis plusieurs années.

L’Agefi, jeudi 21 avril 2016

Marjorie Théry

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