Il y a 15’000 ans, à la suite d’un bouleversement climatique sans précédent, naissait le Léman. Les 1’000m de hauteur de glace disparaissaient et le glacier du Rhône se retirait, laissant place à une vaste étendue d’eau bientôt colonisée par la faune et la flore.

OMBLE CHEVALIER
L’omble chevalier, un poisson marin migrateur suivait de près et se trouvait piégé dans le futur Léman où on le retrouve encore aujourd’hui. Changement climatique sans précédent certes, mais entièrement naturel. Aujourd’hui, on assiste à un nouveau bouleversement du climat, du même ordre, voire bien plus important encore d’après certains, mais de nature entièrement différente. L’homme cette fois-ci en est très probablement en grande partie responsable. L’omble qui est apparu dans le Léman suite à un bouleversant climatique, parviendra-til à survivre à la suite de ce nouveau changement?

ANNEES 1980
Des sites de reproduction à grande profondeur. Dans les années 80, la mauvaise qualité de l’eau du lac ne permettait probablement pas un succès significatif de la reproduction naturelle de l’omble chevalier. Aujourd’hui en revanche, le Léman étant en voie d’oligotrophisation, les oeufs pondus sur les sites de frai en profondeur devraient avoir plus de chance d’éclore. C’est pour évaluer l’évolution de ces sites que les principales frayères de l’omble chevalier ont été étudiées en plongée par le sousmarin F.A.-Forel. Sur le Léman, on trouve 10 sites comprenant chacun une ou plusieurs frayères. Ces omblières se présentent comme de grandes coulées de cailloux dépourvues de sédiment fin à leur surface, situées entre –50 à –120 m de profondeur. Elles sont pour la plupart issues de l’immersion, volontaire ou non, de gravier dans le lac.

Les 3 CRITERES de developpement de l’omble
C’est la raison pour laquelle plusieurs d’entre elles sont situées à l’aplomb de carrières. Apparemment, 3 critères apparaissent fondamentaux pour assurer la pérennité d’une omblière: (1) un apport constant de gravier, (2) la présence de courants importants, (3) des sites en profondeur. Il est possible de recréer artificiellement des omblières en immergeant des graviers à certains endroits. Cette méthode peut être très efficace et les frayères peuvent être fonctionnelles pendant plusieurs années.

Sans un apport constant de gravier, celles-ci s’envasent toutefois au bout de 3 ou 4 ans. Il est dès lors proposé d’immerger une quantité de gravier propre chaque année sur un site différent afin de proposer une nouvelle gestion piscicole basée non plus uniquement sur le repeuplement, mais également sur la renaturation des sites de frai favorisant la reproduction naturelle.

Des fluctuations importantes dans les captures
Après les très faibles effectifs observés avant la fin des années 80, la population d’ombles s’est considérablement accrue jusqu’à la fin des années 90, en grande partie grâce à un effort de repeuplement sans cesse plus important. Plus on mettait d’ombles dans le Léman, plus on en capturait 3 ans plus tard. Ce qui est extrêmement troublant, c’est que subitement, dès le début des années 2000, tout s’inverse : les captures s’effondrent, tant pour les pêcheurs amateurs que professionnels et la corrélation entre repeuplement et capture devient non significative, voir même négative.

Que s’est-il passé?
Différentes hypothèses sont analysées pour expliquer ce phénomène: une évolution naturelle du peuplement; une dégénérescence liée à l’élevage en pisciculture ayant induit des modifications génétiques ; une diminution de la réussite de la reproduction naturelle ; un accroissement de la prédation ; le développement de maladies ; une conséquence de l’oligotrophisation des eaux ; la présence d’oiseaux piscivores ; une gestion mal adaptée ; la mise sur pied de pêches de reproducteurs ; l’augmentation de la température des eaux.

Que faire? Quel avenir pour l’omble du Léman?
Il apparaît qu’aucune des causes potentielles ne parvient à elle seule à expliquer la raréfaction de l’omble observée. Quelle que soit l’hypothèse retenue, l’analyse montre que la poursuite des campagnes de repeuplement dans les proportions actuelles n’a pas de sens. Avec l’amélioration de la qualité de l’eau, une politique visant à améliorer les conditions environnementales afin de favoriser la réussite de la reproduction naturelle est sans aucun doute une voie à suivre, notamment en termes de développement durable et de vision à long terme. A cet égard, la création de nouveaux sites de frai ou l’entretien des sites existants est certainement une piste à investiguer. Le Léman, l’un des plus grands d’Europe certes, reste néanmoins un écosystème sur lequel les actions humaines, et les décisions politiques qui les déterminent, jouent un rôle considérable. On peut prendre des décisions populaires ou non qui auront des répercussions importantes sur la pression exercée sur les animaux et les plantes. Il y va là uniquement de la volonté politique. Le rôle des scientifiques est de comprendre, et faire comprendre, ces mécanismes afin de proposer les bonnes décisions à prendre.

Le destin des ombles chevaliers du Léman, espèce emblématique du lac, ne s’inscrit pas dans un quelconque protocole signé loin d’ici par des politiciens touts puissants. Au contraire, son sort peut être scellé, ici, au bord du lac, selon les décisions que prendront les gestionnaires en concertation avec les autres acteurs, pêcheurs, scientifiques et riverains. Il n’est pas trop tard, mais il y a urgence. Il s’agit ni plus ni moins de sauvegarder une des espèces essentielles de notre patrimoine naturel. Son avenir est entre nos mains.

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Omble