Le Musée dauphinois s’intéresse depuis longtemps au patrimoine industriel isérois. ""En témoignent les expositions sur l’hydro-électricité (Cathédrales électriques, 1989), la métallurgie (Les maîtres de l’acier, 1996), l’industrie papetière (Papetiers des Alpes, 2005), etc., qui visitaient des secteurs emblématiques de l’identité du département. En 2008, dans l’exposition Être ouvrier en Isère, des femmes et des hommes parlaient avec fierté de leurs savoir-faire irremplaçables.
Parallèlement à cette industrie lourde, une autre activité participait elle aussi au rayonnement de l’Isère, de la fin du XIXe siècle aux années 1990 : celle de l’industrie textile liée à la fabrication des sous-vêtements féminins. Les historiens et les ethnologues ont longtemps ignoré ce secteur d’activité. Cette histoire de femmes serait’elle taboue ? Peut-être bien, car il a fallu attendre le début du XXIe siècle pour rompre ce silence et pour que renaisse cette mémoire.
L’exposition “Les Dessous de l’Isère. Une histoire de la lingerie féminine”, fait revivre ces fabriques aujourd’hui disparues mais dont les noms évocateurs, LOU, Playtex, Valisère, résonnent encore dans l’esprit des Isérois. Certaines d’entre elles portent encore, loin de leur lieu d’origine, la renommée d’un “savoir-coudre” et de matériaux innovants nés en Isère. Au-delà, l’exposition retrace un siècle d’évolution des mœurs et de notre rapport au corps et à l’intime.
Au début du XXe siècle, usines et machines perfectionnées produisent des sous-vêtements pour des millions de femmes. Leur fabrication dépend dorénavant de la chimie, dont la recherche fait naître de nouvelles fibres. Une fois tissés sur les métiers, les nouveaux fils créent des matières soyeuses et brillantes, peu froissables et plus faciles à entretenir que les fibres naturelles. Les étoffes satisfont d’emblée les femmes “modernes”. Les fibres artificielles, comme la viscose et l’acétate (sous la marque Rhodia), proviennent de la transformation de la cellulose contenue dans la pâte à bois. Une gigantesque usine (La Viscose) est créée en 1927 à Grenoble pour produire un fil qui sera tissé dans de nombreuses usines textiles en France, dont Valisère. Parmi les fibres synthétiques, le nylon, créé aux États-Unis en 1938, révolutionne l’industrie des sous-vêtements.

Valisère, de la ganterie à la lingerie 
""Fondée en 1860 par Anne Octavie Perrin et ses fils, l’entreprise “Gant Perrin” rayonne à Grenoble et au-delà de nos frontières pendant un siècle. Mais vers 1910, le gant de peau répond moins aux exigences de la mode.
Valérien Perrin et Louis-Alphonse Douillet – deux membres de la dynastie familiale – rencontrent alors aux États-Unis le gantier Julius Kayser. Cet industriel féru d’innovations avait entrepris de diversifier sa production, fabriquer des sous-vêtements, et utiliser un tissu d’une technologie nouvelle, le jersey indémaillable. L’idée de lancer une lingerie d’acétate à Grenoble arrive à point nommé en 1913.
Valisère installe en 1913 une usine proche de celle du Gant Perrin. Le site va se développer considérablement pour devenir une usine intégrée regroupant : tissage, teinture, coupe et couture, finition, recherche et qualité, services commerciaux et administratifs. Depuis l’arrivée du fil nu jusqu’à l’expédition, tous les articles confectionnés portent la fameuse “marque du trèfle”, héritée du Gant Perrin. En 1935, l’usine est alors l’une des plus importantes de Grenoble, installée rue de New-York. Un millier de personnes y travaille, dont une majorité de femmes.
Après des restrictions de personnel, l’entreprise quitte en 1989 les bâtiments historiques pour s’installer à la place de La Viscose à Échirolles. En 1993, la démolition du site laissera place à un parc urbain.
Plus d’une quinzaine de petites usines et d’ateliers avaient été créés autour de Grenoble pour satisfaire la demande : Gap en 1913, Embrun (Hautes-Alpes) et Tullins en 1922, Varacieux et Saint-Vincent de Mercuze en 1946, plus tard Voiron en Isère ; enfin Artemare et Culoz dans l’Ain. Après la Libération, l’expansion se poursuit par la création de filiales dans d’autres régions de France : Valsmaille, Valtram puis Perval.
Outre le Brésil dès 1934, Valisère installe une usine au Maroc en 1941 puis un site important à Beyrouth (Valisère Moyen-Orient) dans les années 1950. Suivent le Sénégal et l’Algérie en 1958. En Europe, de nouveaux contrats sont signés afin de s’implanter dans les pays les plus importants. La main-d’oeuvre travaillant dans toutes ces unités est presqu’exclusivement féminine.

OYes Jolie Poitrine ! 
Ce slogan qualifie la production de la société de lingerie Alto fondée à Jallieu en 1956 par Pierre Top. Présentant d’abord deux modèles de soutiens-gorge, le “Candide” et le “Festival”, l’entreprise met au point une “coupe proportionnée des bonnets”. Le soutien-gorge “Cinéma”, créé en 1958, bénéficiera même des courbes de Miss America comme argument publicitaire. Pierre-Laurent Brenot et Bill Wirts (dessinant pour le célèbre magazine américain Vogue) signent certaines de ces illustrations commerciales. La marque fait fureur chez les jeunes, le cinéaste Jean-Luc Godard l’évoque d’ailleurs dans son film Masculin féminin en 1966.
La société, qui ne cesse de se développer, compte 300 salariés en 1963. Elle sera finalement rachetée en 1965 par Playtex qui décide de s’implanter en Europe.
Dès les années 1970, l’industrie de la lingerie subit les effets de la mondialisation. Les entreprises encore familiales pour certaines sont progressivement absorbées par de grands groupes internationaux. La profusion des marques entretient une concurrence acharnée et la fabrication des modèles se fait désormais sur d’autres continents. Toutes les usines de confection des fameux dessous ont disparu de l’Isère. Des milliers de salariés ont perdu leur emploi.

Informations pratiques
Musée dauphinois, 30 rue Maurice Gignoux à Grenoble Téléphone : 04.57.58.89.01.
www.museedauphinois.fr 
www.facebook.com/museedauphinois 
Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 18h du 1er septembre au 31 mai et de 10 h à 19 h du 1er juin au 31 août. Fermeture le mardi et les 1er mai et 25 décembre. Entrée gratuite.
Le Musée dauphinois est un musée départemental relevant du Conseil général de l’Isère.
Carole Muet


2014-10-28