Philippe Monnier est docteur en ostéopathie. Il s’intéresse depuis longtemps à la médecine naturelle. Son épouse et lui gèrent aussi un domaine de rêve et de nature quelque part en Bourgogne. Il connaît le vin, il aime la chasse, il soigne des tout petits. Dans son cabinet il y a deux horloges: l’une est arrêtée depuis longtemps à 8h37; l’autre n’a pas d’aiguilles.

En 2007, il crée la Fondation Prim’Enfance, dans le but d’apporter un soutien à la recherche, à la prévention, au dépistage et au traitement des maladies de l’enfance. De la prénaissance à l’adolescence, en se concentrant sur trois axes: les neuro-sciences, la cardiologie et la pédopsychiatrie. La Fondation vit de l’engagement de ses fondateurs, et distribue les fonds récoltés grâce au soutien du Cercle des contributeurs, lors d’évènements organisés spécifiquement à cet effet, et les dons – en 2010 le Salon International de la Haute Horlogerie a offert à la Fondation un chèque de CHF 33’000.- !

Parmi ses nombreux projets d’avenir, la Fondation souhaite s’engager aux côtés de Petra Huppi, Chef du Service du Développement et de la Croissance au Département de Pédiatrie et Professeur à l’Université de Genève. Une femme formidable qui dirige ses recherches dans la neuro-imagerie du développement cérébral avec un enthousiasme et un émerveillement similaires à ceux qui animent Philippe Monnier. Ecoutez-là, alors qu’elle constate une évolution positive chez un de ses petits patients: «Nous avons assisté au travail de la plasticité, à la récupération d’une fonction que l’on pouvait croire perdue. Le plus extraordinaire c’est que ce n’est pas seulement la partie lésée elle-même qui s’est en partie rétablie, mais une région connexe qui a repris à son compte une radiation optique. Le cerveau est décidément un organe étonnant.»

Oui, un organe étonnant. Qui n’en a pas fini de nous celer et receler ses mystères. Je me demande par exemple, dans quels paysages rêvent les aveugles. Je me demande, d’où vient la joie. Pourquoi j’aime la sonorité de certains noms, l’évocation de certains lieux que je ne connais pas, Samarcande, Brisbane, Berat…. Comment rayonne la pensée. Comment les sourds apprennent à lire et à écrire. Mon amie Louise Stern, pourtant, à chacune de mes rencontres, m’explique quelques rudiments de cet apprentissage. Louise Stern est elle aussi une femme formidable. Plasticienne, vidéaste, écrivain. Le 29 août 2010, elle présente son dernier livre – Chattering: Stories, un recueil de nouvelles qui parle de jeunes filles aventureuses, téméraires, différentes – sourdes – au Festival du livre d’Edimbourg où elle a été invitée pour un reading.

Louise Stern est sourd-muette – oh j’imagine qu’il faudrait probablement dire malentendante, mais dit d’elle-même sans ambages «I am deaf». D’une famille de sourds, quatrième génération. Et elle parle volontiers, avec fierté, du privilège d’être sourd. Le silence. Les mots essentiels, la communication fondamentale, pas de superflu. J’ai déjeuné avec elle, dimanche, à Londres. J’ai apporté mon plus beau cahier. Nous nous écrivons tout ce que nous avons à nous dire, car je ne connais pas le langage des signes. Nous parlons d’écriture, et elle m’explique ce que je ressens comme elle: que le langage – l’écriture – est son instrument primordial, pour donner forme à son existence. J’entends les autres convives, au restaurant, aux tables voisines, et oui, je me dis que c’est un privilège, de déjeuner avec Louise. Evidemment pas parce qu’elle est sourde et muette – mais parce qu’elle est une merveilleuse personne dont j’ai beaucoup à apprendre, y compris en écriture. Quand je la vois partir, dans sa robe à fleurs, sur le trottoir londonien empluvié, je me demande, comment on évite les accidents, quand on n’entend pas venir le danger.

La recherche sur le cerveau – notre «learning center» intérieur – devrait permettre, dans un futur dont nous ne connaissons pas encore le degré de proximité, de prévenir, soigner, accompagner, tous les troubles du développement cérébral. De la petite enfance à la grande vieillesse. Les gens d’ici, les gens d’ailleurs, vivent, souffrent, aident, s’engagent, s’émerveillent. A Genève comme ailleurs, le libre engagement pour les autres nous fait vivre nous-mêmes et nourrit notre étonnant cerveau depuis la Prim’Enfance jusqu’à la maturité. En passant par l’image, l’écriture, le savoir, l’écoute. Une écoute toute intérieure.

Libres livres
Cette histoire-là, Alessandro Baricco

Baricco? Vous penserez à Soie, forcément. J’ai beaucoup offert Soie et je l’ai relu souvent, Soie. Quand Baricco écrivit Soie, il inventa le nom de la petite ville où vivaient ses personnages en combinant deux noms cherchés, trouvés, pris dans un atlas. Cela donna Lavilledieu. Des années plus tard, le maire d’un village du Sud de la France écrit à Baricco. Le village s’appelle Lavilledieu. Le maire lui explique, à Baricco, que «dans ces coins-là, au XIXème siècle, on vivait de l’élevage des vers à soie.»

Vous avez aimé Soie? Vous aimerez l’un des moments de Cette histoire-là, au moins. Celui qui m’a offert ce livre me l’a dédicacé à moi qui aime les voitures, les motos, la vitesse et la vie. Et ce livre, parce qu’il parle de ce que j’aime, cars & bikes, et la vitesse et la vie. J’aurai aimé en particulier l’enfance d’Ultimo, le premier et le seul enfant du premier garagiste de cette campagne du nord de l’Italie, garagiste bien avant que les voitures ne passent par là. Mais plus tard, dans ces coins là, oui, on vivra du soin à porter aux voitures. Ultimo aimait les routes, celles qui ne mènent nulle part, en particulier, et qui, de leur courbe essentielle, vous font sans cesse revenir à vous-même. Mais en fait, le type de routes qu’il aimait, Ultimo, cela n’avait pas grande importance. L’important, c’est la route elle-même, quand elle nous amène à réaliser nos rêves. Ou à essayer. J’aurai aimé l’enfance d’Ultimo parce que dans l’enfance sont contenues toutes les promesses. La prime enfance. Celles qui seront tenues et celles qui ne le seront pas. Celles qui ne le seront jamais parce que le monde des hommes est aussi celui de la mort à laquelle nul n’échappe – alors autant en jouer. En voiture, en moto, en vitesse. Ou pire, à la guerre. A Caporetto, par exemple – un autre moment de Cette histoire-là.
«Vous savez, nous dit Baricco, les gens vivent pendant tellement d’années, mais en réalité ils ne sont vivants que quand ils arrivent à faire ce pour quoi ils sont nés. Avant et après, ils ne font qu’attendre et se souvenir. Mais ils ne sont pas tristes, pendant qu’ils attendent ou se souviennent. Ils sont seulement un peu loin.»
Le plus beau message de Cette histoire-là, c’est pour moi celui-ci: «Si tu aimes quelqu’un qui t’aime, ne démolis jamais ses rêves. Le plus grand, le plus absurde de ses rêves, c’est toi.» A méditer et appliquer au quotidien. Ne jamais démolir les rêves, ni les nôtres, ni ceux des autres. Mieux vaut rêver…

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Barbara Polla, Médecin, galeriste, écrivain…