De Rodolphe Topffer à Ferdinand Hodler, d’Edouard Castres, auteur du panorama Bourbaki, à Charles Giron qui a signé la peinture murale du Conseil national, un ouvrage recense les grands maîtres genevois du pinceau.

Le pionnier de la BD est un Genevois… Tout le monde connaît les dessins au trait de Rodolphe Topffer, caricaturiste, écrivain, pédagogue et politicien né en 1799 au pied de la Cathédrale St-Pierre. Ses fameux personnages de Monsieur Crépin, du Docteur Festus ou de Monsieur Vieux-Bois qui brode sur le thème de l’amoureux éconduit ont traversé les siècles. On connaît moins le Topffer politicien genevois, membre conservateur du Grand Conseil de Genève, le polémiste qui a écrit dans un journal ultra-conservateur où il s’oppose aux volontés de réformes libérales de James Fazy. Bon sang ne saurait mentir… Ce père de la bande dessinée avant l’heure est le fils du peintre genevois Wolfgang-Adam Topffer (1766-1847), lui-même descendant d’un père tailleur d’origine allemande et d’une bourgeoise de Montreux. Rentré à Genève l’année même de la Révolution française qu’il a vécue à Paris, Wolfgang-Adam Topffer a suivi un apprentissage de graveur avant de signer de très belles huiles représentant des paysages ou des scènes de la vie genevoise: La sortie du temple, L’embarcation de la noce croquée au bord du Léman ou La vue du lac de Genève et du Salève, peinte vers 1817.

Ce «monument de la peinture genevoise» est l’un des nombreux artistes recensés par le journaliste et professeur d’histoire de l’art Christophe Flubacher dans son livre consacré aux «Peintre genevois» de 1750 à 1950. Déjà auteur d’ouvrages sur «Les Peintres en Valais» et sur «Les peintres vaudois», Christophe Flubacher n’est pas un biographe et son souci premier n’est pas de se pencher longuement sur la vie des maîtres du pinceau de la République et canton de Genève.

Liotard-le-Turc
Le livre recense en revanche de très belles toiles de peintres genevois plus ou moins connus en-dehors du cercle des amateurs d’art: «Tout ou presque y a été traité: le portrait, le paysage, la montagne, la nature morte, l’histoire, la scène de genre, les peintures animalière, militariste ou orientaliste, sans oublier la variété des courants artistiques qui essaimèrent à Genève: le romantisme, le réalisme, l’impressionnisme» résume l’auteur qui cite en tête de chapitre le grand Ferdinand Hodler. L’auteur le classe, en même temps que le Bernois Paul Klee et le Vaudois Félix Vallotton comme «le plus grand artiste national de tous les temps».

Le voyage pictural genevois débute en fait avec Jean-Etienne Liotard (1702-1789). Voyageur impénitent, «portraitiste aussi à l’aise dans l’humour que dans l’exquise délicatesse», il est avec Jean-Huber (1721-1789), Jean-Pierre Saint-Ours (1752-1809) et Pierre-Louis de la Rive (1753-1817) le pionnier de cette Ecole genevoise de peinture. Intéressant personnage que ce Liotard qui a peint son autoportrait en 1744 déguisé en Turc. Il y a résidé cinq ans, vivant et fagoté comme un Turc, y adoptant les mœurs et les coutumes: «Admirablement bien reçu par la société stambouliote et notamment par le fameux Humbaraci Ahmed Pasha, un officier militaire français converti à l’islam après s’être mis au service de l’Empire ottoman et connu auparavant sous le nom de comte de Bonneval, Jean-Etienne Liotard conservera cet accoutrement et se laissera pousser une barbe extraordinaire après son séjour turc, durant un périple qui l’emmènera en Transylvanie, en Hongrie et à Vienne». Surnommé Liotard-le-Turc, il est dépeint comme un stratège en communication avant l’heure, «un avisé impresario de lui-même», écrit l’auteur qui admire son ouverture et sa largeur d’esprit. Liotard va pousser plus loin l’exercice en peignant la comtesse de Coventry dans un décor turc, mais aussi Mme Lalive d’Epinay, une intellectuelle protestante qui tint salon à Paris avec Rousseau et Diderot. Elle fréquenta même Voltaire et Mozart, lequel se serait inspiré de son personnage dans ses opéras.

L’incontournable Hodler
Autre peintre éclectique, le portraitiste et paysagiste Charles Giron (1850-1914) a croqué aussi bien des Parisiennes aux mains gantées que des vues du lac des Quatre-Cantons ou des paysans de Lavey (VD). C’est à lui qu’on doit la célèbre peinture murale ornant la salle du Conseil national au Palais fédéral, le Berceau des libertés helvétiques peint en 1901. La gigantesque fresque représente la Suisse primitive, où l’on distingue en arrière-plan la mythique plaine du Grütli. Quant à Edouard Castres (1838-1902), on lui doit l’une des peintures suisses les plus visitées du pays, le Panorama Bourbaki. Cette fresque à 360°, longue de 112 m sur 10 m de hauteur, a été réalisée en 1881, en quatre mois seulement, avec l’aide d’un pool d’artistes comprenant Ferdinand Hodler et Frédéric-Auguste Dufaux. Elle décrit l’entrée des troupes françaises du général Bourbaki aux Verrières, dans le Val-de-Travers (NE). Cet épisode marquant de la guerre de 1870 rappelle l’internement en Suisse des troupes françaises, contraintes à la retraite vers Pontarlier, tenaillées qu’elles étaient par l’ennemi prussien et décimées par la faim, le froid et les maladies. Le même Edouard Castres fut aussi un peintre orientaliste qui immortalisa les sables et la prière du désert.

Issu d’une famille très modeste, Ferdinand Hodler est arrivé à Genève en 1871, où il vivra jusqu’à sa mort en 1918. On doit au plus célèbre peintre suisse de la fin du XIXe et du début du XXe des paysages très lémaniques, comme La Rade de Genève et le Mont-Blanc à l’aube, la Rade avec six cygnes au premier plan, des paysages Sous Salève, etc. Un thème repris plus tard par Alexander Perrier (1862-1936), un ami du graveur et décorateur Eugène Grasset et disciple de Hodler, qui exposa à Paris en compagnie de Toulouse-Lautrec et du douanier Rousseau. Alexandre Perrier avait coutume de s’imprégner des heures durant du paysage qu’il avait devant lui. De retour à son atelier, il s’efforçait de traduire l’émotion ressentie sur le terrain: «Par-delà l’extraordinaire diversité de la peinture genevoise, un sentiment filial rassemble indéfectiblement les artistes et les voit se succéder, par la grâce d’une transition pour ainsi dire physique, de main à main», conclut Christophe Flubacher.
Olivier Grivat

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«Les peintres genevois (1750-1950)»,
par Christophe Flubacher, Ed. Favre à Lausanne, 272 pages