Il y a 30 ans l’Armée rouge entrait en Afghanistan. Caporal de l’armée soviétique capturé par les rebelles afghans, Youri Povarnitsine a été interné en Suisse sous la houlette du CICR avant d’obtenir l’asile politique à Vevey.

La bonne étoile (rouge) de Youri
«J’ai eu une sacrée chance. J’aurais pu mourir en soldat, être exécuté par les moudjahiddines ou par une cour martiale comme déserteur. Je suis le premier prisonnier soviétique que les Afghans ont épargné», philosophe Youri Povarnitsine en remontant le fil de sa vie.
Une vie qui a commencé en URSS et l’a conduit à Vevey, où il travaille comme monteur en ascenseur, marié à une dentiste d’origine roumaine, après avoir obtenu en 1989 l’asile politique suisse et le passeport suisse en 2001: «Je suis né en 1962 à Perm, puis nous avons déménagé en Sibérie où j’ai grandi avec ma mère et mes sœurs, se souvient ce rescapé d’Afghanistan. Aîné d’une famille monoparentale, j’avais 10 ans quand j’ai commencé à travailler dans une usine où j’empilais des briques sur des palettes pour quelques roubles».
A 19 ans, c’est le service militaire et la vie de caserne qui attend le jeune Youri. Depuis décembre 1979, l’Armée rouge fait face aux moudjahiddines («combattants de l’islam»), appelée à la rescousse par le régime du président Karmal. Avec le grade de caporal dans les troupes de protection civile, Youri est envoyé à Kaboul en avril 1981: «Nous n’avions pas d’arme, juste un masque à gaz. Nous étions plusieurs milliers en caserne et pouvions nous promener librement la journée, en petit groupe. La nuit, nous étions confinés en caserne. L’activité était nulle: gymnastique le matin, manger à midi, coucher le soir… Au bout de deux mois, j’ai estimé que cela ne pouvait pas durer. Tuer, je ne voulais pas, et je ne voulais pas être tué. Je savais que c’était risqué, mais je pensais être né sous une bonne étoile. Après avoir quitté ma caserne à pied, je suis monté dans le premier bus qui se dirigeait vers le nord, vers la frontière de l’Union soviétique. J’étais en uniforme. Les gens ont commencé à parler en pachtoune en m’observant du coin de l’œil. Le bus a bifurqué dans un village où des Afghans armés m’ont entouré. J’étais capturé.»

Une monnaie d’échange
Trois groupes vont palabrer pour décider du sort de ce prisonnier volontaire: «Un groupe voulait me tuer sur le champ, un autre voulait m’acheter et le troisième voulait me prendre sans rien payer aux ravisseurs. Celui qui l’a emporté était le chef du parti islamiste, Gulbuddin Hekmatyar. On est resté deux jours dans ce village à 50 km de Kaboul, avant de nous rendre au Pakistan, à Peshawar. On a marché la nuit à travers la montagne par de petits sentiers. Un mois plus tard, ils m’ont ramené à la frontière afghane en compagnie d’un autre prisonnier soviétique, un certain Mohammed, musulman non-pratiquant. On y est resté jusqu’en mai 1982. Plus de onze mois de captivité, des journées entières à tuer le temps, les bras et les mains attachées… La nuit, nous dormions pliés en deux sur des cailloux. Parfois nos gardiens nous battaient, mais sans nous torturer. C’est là que j’ai reçu la visite du CICR et de journalistes allemands, anglais et belges. Les Afghans n’ont pas tenté de nous convertir de force à l’islam, comme Mohammed, qui servait d’interprète.» Les délégués du CICR l’avisent qu’il pourra peut-être rentrer en Russie ou se rendre en Suisse: «Un beau matin, nos gardiens nous réveillent et nous donnent des habits propres. C’est alors que nous apercevons des voitures à l’emblème de la Croix-Rouge. Amené à Karachi, j’ai été rejoint par deux autres prisonniers de guerre: Didjenko, capturé après être sorti seul loin de sa caserne, et Sentchouk qui aurait été pris au combat. Le quatrième, le dénommé Mohammed, est resté sur place. Nous sommes arrivés par avion de ligne à Zurich, le 28 mai 1982. C’était un grand soulagement d’arriver en Suisse, même si nous avons été enfermés à la prison de St-Jean au Landeron (BE). Nous pouvions écrire à nos familles, mais les lettres étaient contrôlées. Jusque-là, ma mère n’avait reçu que des nouvelles contradictoires: j’étais mort, puis vivant, puis déserteur… Selon les Conventions internationales, nous devions être internés dans un Etat neutre jusqu’à la fin du conflit. Mais un accord signé entre la Suisse, la Russie et l’Afghanistan précisait que nous devions rester deux ans en Suisse avant de retourner en URSS. Par la suite, nous avons été transférés au pénitencier militaire du Zugerberg (ZG), un établissement agricole. D’autres prisonniers soviétiques sont arrivés par la suite via le Pakistan. Nous avons été jusqu’à onze internés soviétiques. Par la suite, l’un d’eux s’est enfui en Allemagne où il a obtenu l’asile politique avant de rentrer en Sibérie, puis de revenir en Allemagne. Didjenko, est rentré de son plein gré en Russie en 1984 à la fin de sa période d’internement. Il a été interrogé et gardé prisonnier dans une caserne militaire près de Moscou, mais n’a pas été envoyé au goulag. Quant à moi, j’avais déjà demandé l’asile politique en 1983, quand j’avais reçu la visite de l’ambassadeur d’URSS à Berne. J’avais écrit en gros caractères sur le mur de ma cellule: je demande l’asile politique en Suisse! Mais Berne me proposait de choisir un autre pays d’accueil: Liechtenstein, Allemagne, Etats-Unis ou Angleterre… Mon camarade Viktor Sentchouk a aussi obtenu l’asile à Bâle. J’avais opté pour Genève où j’avais trouvé un travail comme carreleur puis comme menuisier. Là, j’ai été suivi durant plusieurs semaines par un espion de l’ambassade russe. J’ai trouvé un garage où j’ai pu obtenir un CFC de mécanicien. J’ai travaillé ensuite aux Thiolleyres, près d’Oron (VD) dans un commerce de tracteurs: «Je ne suis jamais rentré en Sibérie où j’ai encore deux sœurs. Ma mère est décédée il y a 5 ans, sans que je n’ai jamais pu la revoir».

Un certain Oussama Ben Laden
Mais qui étaient donc ces moudjahiddines que les Américains ont soutenus contre l’URSS? Les ancêtres de ces Talibans qui mènent aujourd’hui la vie dure aux Américains? «C’était des religieux qui se disputaient le pouvoir entre groupes rivaux tout en menant la guerre à Moscou. Il y avait parmi eux quelques intellectuels, comme le chef de mes ravisseurs, Hekmatyar». Ce futur Premier Ministre se réfugiera par la suite au Pakistan. En 2003, c’est lui qui se vantera à la TV pakistanaise d’avoir aidé Oussama Ben Laden à s’enfuir des montagnes de Tora Bora lors d’une offensive des troupes américaines. A fin 2004, Hekmatyar en a appelé à la Guerre sainte contre Washington. Entré dans l’opposition au président Hamid Karzaï, il est officiellement considéré comme terroriste par les Etats-Unis. La roue a bien tourné…
Olivier Grivat

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Youri Povarnitsine a été interné en Suisse sous la houlette du CICR avant d’obtenir l’asile politique à Vevey.