Des villes qui interdisent des affiches, un parti désuni autour d’un sujet de votation, des images et slogans populistes: voilà la toile de fond du psychodrame dans lequel se trouve la Suisse à l’orée de la votation contre la construction de minarets.

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas l’UDC qui est le maître d’orchestre de cette initiative. C’est un comité, dit d’Egerkingen, qui a réuni le nombre de signatures nécessaires à l’aboutissement de l’initiative. Il faut cependant dire que les membres qui le composent sont issus de l’UDC et de l’UDF, et que l’UDC a pris récemment la décision de soutenir sans hésitation l’initiative, après avoir tout tenté par les voix, sans doute sincères, de Christophe Blocher, Yvan Perrin et Yves Nidegger pour minimiser son rôle. C’est que ces personnes ont bien conscience des enjeux diplomatiques, économiques et de la faiblesse de l’argumentation sur le plan des libertés.
Car, sur ce terrain, où est le problème? Concrètement, pourquoi s’en prendre plus spécifiquement aux minarets, alors que des temples de toutes obédiences cohabitent sereinement sur notre territoire et qu’à Genève, un minaret existe déjà, sans que cela bouleverse la vie du canton.

Interdiction contre intégration
Par un raisonnement quasi nihiliste, les initiants avancent que les minarets ne constituent pas des édifices à caractère religieux et que l’interdiction d’en construire ne porte donc pas atteinte à la liberté religieuse. En ce cas, qu’est-ce qu’un minaret, sinon une tour d’inspiration architecturale moyen-orientale? Si un minaret n’est qu’une tour dénuée de tout caractère religieux, alors pourquoi vouloir ancrer une telle interdiction de construire dans la Constitution? L’argument est vide de sens. Pourquoi interdire, si ce n’est pour protéger des valeurs?

Et lorsque l’on sait que le comité d’Egerkingen souhaite en fait abolir ce qui est à ses yeux un «symbole de pouvoir politico-religieux», on voit bien qu’on nage en pleine contradiction. Ce d’autant que les représentants de ce comité estiment que, puisqu’un certain nombre de pays musulmans discriminent les chrétiens et interdisent la construction d’églises sur leur territoire, la Suisse n’a pas à offrir ce qui n’est pas réciproque. Et admettent ainsi que l’on se situe bien sur le terrain de l’exercice des libertés.

Refuser les minarets revient ainsi à non seulement bafouer la liberté religieuse et violer de nombreux principes constitutionnels, mais surtout à s’abaisser à un niveau de dialogue dépassé depuis longtemps. L’initiative n’arrêtera en rien le fanatisme religieux, qui n’est le fait que d’une infime minorité, mais elle risque au contraire de le renforcer par le mépris qu’elle inspirera auprès de tous ceux qui pensent que nos démocraties se doivent de continuer à prêcher par l’exemple. Il faut lire Amin Maalouf, le grand écrivain libanais, à ce sujet.

Quelles valeurs à protéger?
L’image de la Suisse est déjà passablement écornée sur la scène internationale. Mettre en péril nos relations avec les pays musulmans, qui représentent en outre une part non négligeable de nos relations commerciales, serait très malvenu. Et ceux qui sont prompts à vouloir défendre de manière plus ferme le pays sur la scène internationale sont ceux qui risquent de lui porter un coup très grave pour l’emploi.

Il n’est évidemment pas question d’accepter la moindre dérive fondamentaliste, ni d’admettre une remise en question des valeurs d’égalité que consacre notre société; mais l’intégration des communautés étrangères a bien réussi à la Suisse. Choisissons ce chemin plutôt que celui des interdictions symboliques qui nous rabaissent au niveau de ceux dont nous voulons nous démarquer.