Mieux vaut être heureux…

par | 17 Juin 2011

Oui, certes, mieux vaut être heureux. D’ailleurs, d’après une formidable publication de Saatchi & Saatchi (2009, Personal sustainability Project, White Paper), les gens heureux sont en meilleure santé, gagnent plus d’argent, résistent mieux aux aléas de l’existence, ont plus d’amis, sont mieux intégrés dans la société, bref, en un mot comme en cent, en une étude comme en mille, les gens heureux sont plus heureux. Alors donc, on pourrait s’arrêter là et laisser les heureux, heureux et les malheureux, malheureux … ah mais non, pas du tout, nous disent Saatchi & Saatchi! Car les gens plus heureux sont plus productifs aussi.

Pour l’économie globale, il nous faut donc des gens heureux. Le bonheur n’est plus un but, mais un excellent moyen de productivité économique et entrepreneuriale. Et c’est parti pour les cours de bonheur, avec tests à l’appui, séminaires d’heureuisation, exercices pratiques et analyses statistiques hautement qualifiées des rapports de cause à effet – un comprimé de bonheur le matin et hop! trois contrats de signés ce jour-là… Comme le dit encore la fameuse étude sans sourciller: «les gens plus heureux et en meilleure santé sont notre plus grande ressource en ce bas monde» – en anglais dans le texte: «Individuals who believe in themselves can set, reach, and maintain goals, capitalizing on existing skills and networks. Resilient, activated people working within supportive structures unleash our ingenuity.»

Donc, le bonheur, un must. Ah mais, un must, ça se cultive!
Mais ce n’est pas si simple, apprenons-nous dans la foulée. N’est pas heureux qui veut, il faut y travailler, il faut s’entraîner: «Significant action must be taken by individuals to encourage, generate, and support their personal happiness.» Voilà bien ce que Bruckner appelle la tyrannie du bonheur. L’étude et les recommandations de Saatchi & Saatchi auraient pu servir de paradigme à l’auteur de L’Euphorie perpétuelle (Grasset, 2000) dont l’idée maîtresse est qu’à force d’avoir fait du bonheur un idéal absolu, nous nous sommes condamnés à être malheureux, l’obligation d’être heureux devenant paradoxalement devenue une obligation de misère morale.«Nous sommes la première société dans l’histoire, affirme Bruckner, à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux.»
Pascal Bruckner encore: «Je n’ai rien contre le bonheur. En revanche, je critique l’idéologie du bonheur devenu un impératif collectif. Il était un droit depuis la Révolution française, aujourd’hui, il est un devoir avec ce que cela suppose d’exclusion, de harassement personnel, d’angoisse. Il est ainsi passé tout entier du côté de l’anxiété: comment être en bonne santé, réussir sa vie, etc. Or l’objet du bonheur est totalement vague, c’est une quête sans fin. Personne ne sait en quoi il consiste vraiment, ni ce que cela implique de réussir sa vie. «Soyez heureux!» Un impératif d’autant plus dur qu’il n’a pas de contenu.»

Alors, voyons un peu et recommençons par le début. En fait, c’est quoi, le bonheur? Posez la question autour de vous et vous aurez les réponses – ou plutôt, autant de réponses, toujours hésitantes, jamais définitives, que de personnes interrogées. Le bonheur «pour moi» – car nous rajoutons, prudemment, pour moi – c’est ceci, c’est cela… Nous savons tous parfaitement, à l’intérieur de nous-mêmes, ce que bonheur veut dire et sommes parfaitement capables, à tout moment, sur une échelle visuelle de 0 à 10, de situer notre degré de bonheur. Mais quand à l’expliquer à un Martien qui ne saurait pas ce que c’est et qui viendrait sur Terre pour comprendre, voilà une autre affaire! Sur Google, quatre millions d’images nous parlent de bonheur. Rien de convaincant: quelques brins de muguet, des sourires, un peu de sexe féminin, des couleurs pastels et beaucoup de mièvreries…

Toutes les questions restent donc ouvertes: sommes-nous heureux en raison d’une aptitude, d’une prédisposition, ou d’un environnement? Le bonheur est-il, comme le suggère Jean Giono, la liberté? Une discipline, comme pour Voltaire qui affirme: «J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé» ou comme pour Spinoza quand il travaille à transformer les émotions négatives en émotions positives? Le bonheur émane-t-il en fait de la sensation physique de «bien-être»? Toutes les questions restent ouvertes, oui, sauf une. Une chose au moins est certaine et nous en avons tous l’intime conviction même si nous n’agissons que rarement en conséquence: la possession, qu’elle soit d’argent, de biens, d’objets, de pouvoir… la possession ne fait jamais le bonheur.
Peut-être que la meilleure approche, en fin de compte, reste celle du philosophe, aujourd’hui comme hier – une approche qui loin de la fermer, ouvre la porte au partage: «le bonheur est à ceux qui se suffisent à eux-mêmes.» a dit Aristote.

Cherchant la perle dans l’huître pourrie…
Alors bien sûr, pour commencer, il faut lire ou relire l’euphorie perpétuelle de Pascal Bruckner. Relire Bruckner, pour ne jamais oublier les paroles de Jean Giono, «le bonheur est liberté», pour ne jamais se sentir «obligé» d’être heureux. Après Bruckner, il ne s’agit bien sûr pas d’être contre le bonheur, mais «contre la transformation de ce sentiment fragile en véritable stupéfiant collectif auquel chacun devrait s’adonner».
Mais il faut lire aussi 1, 2, 3… bonheur! Le bonheur en littérature (collectif, Gallimard, 2009), car derrière ce titre un peu nunuche, il y a de vraies perles. Notamment des extraits de La chasse au Bonheur du même Jean Giono: «… cherchant la perle jusque dans l’huître pourrie, la trouvant toujours, puisqu’elle vient de lui-même…».
Cette magnifique affirmation est d’une humanité à la dimension de celui qui l’a écrite. Oui les perles sont partout, et dans une huître pourrie, celui qui cherche avec toute sa curiosité se verra notamment confronté, à défaut de perle huîtrière, avec les mystères et les magnificences de la transformation organique. Celui qui cherche avec tout son amour la beauté en chacun de nous la trouvera toujours…
Jean Giono nous dit aussi que dès que les sens sont suffisamment aiguisés, ils trouvent partout ce qu’il faut «pour découper les minces lamelles destinées au microscope du bonheur.» Lorsque mes sens sont aiguisés, j’entends, dans le silence de la cour, le lierre frissonner dans le vent du soir et le thé fumer sur la table, je hume l’odeur des premières gouttes de pluie sur les pavés et perçois à distance le brouhaha du café et de toutes ces vies qui m’entourent… oui bonheur.
Une autre question passionnante et non résolue est de savoir si le bonheur vient de l’âme ou du corps, mais le livre qui développe cette question-là n’est pas encore écrit… Le médecin que je suis aurait tendance à dire que le bonheur vient du corps, des sens suffisamment aiguisés dont parle Giono. Pas seulement du corps sain qui plus est: le corps malade peut lui aussi être source de bonheur, si tant est que la maladie, la douleur, le handicap fonctionnel, sont autant de contraintes qui parfois aiguisent les sens. Je pense par exemple au peintre Jacques Coulais dont je vous parlais déjà ce printemps. Alors si vous n’avez pas encore lu Jacques Coulais Pictor Maximus…

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Par Barbara Polla, Médecin, galeriste, écrivain…

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