Un million de feuilles blanches, ou presque.

Mais en réalité, le titre de l’exposition que vous pouvez visiter à la galerie Analix Forever jusqu’au 12 mai, ne fait pas référence aux feuilles de papier – mais aux billets de banque que l’artiste italien Andrea Mastrovito a gagné au cours d’un jeu télévisé, avant de les perdre tous au dernier épisode.

Un million de feuilles donc – ou plutôt 3307 – recouvrent les murs de la galerie, l’habillant d’une deuxième peau. Des feuilles qui reproduisent très exactement les murs et les vitres de la galerie, y compris les clous restés là, les passants et les voitures garées dans la rue… Mastrovito a tout photographié, digitalisé, imprimé et photocopié sur des feuilles A4, l’intérieur comme l’extérieur de la galerie. Et c’est avec raison que Laurence Chauvy intitule son article dans le Temps «Illusions dans une galerie fantôme» : vous y découvrirez des sensations physiques de désafférentation très particulières, générées par le fait que l’on ne sait plus vraiment si l’on est dedans ou dehors, notre propre intérieur représenté en extérieur.

En recouvrant la galerie de papier blanc ou comprenant des détails photographiés d’éléments qui font partie de l’espace, Mastrovito joue sur plusieurs registres. Le premier est celui de l’esthétique du blanc, couleur qui, selon la synthèse additive, réunit toutes les autres et qui dans la symbolique occidentale est celle de la pureté et de l’innocence: on évoque le carré blanc de Kasimir Malevitch. Le second registre inhérent à l’œuvre consiste en la répétition de feuilles de papier du même format A4. En cela, l’artiste se réfère à Martin Creed, mais aussi à Alighiero Boetti et à ses pièces basées sur la répétition d’un même module (Io che prendo il sole a Torino il 19/1/1969, 1969) ou la reproduction à la main de carrés d’un papier quadrillé: «Nous étions allés trop loin dans l’importance accordée aux matériaux» dit Boetti. «Je suis parti en laissant tout ça et j’ai recommencé à zéro avec un crayon et une feuille de papier quadrillé.» Enfin, le troisième registre, plus théorique, est celui de présenter la galerie vide, sans exposition, et d’attirer ainsi l’attention sur l’entre-deux, quand la galerie se vide avant de se remplir avec une nouvelle exposition. Le papier recouvrant le vide se transforme alors en une pellicule qui porte la trace des expositions passées et à venir…

Mais en fait, l’exposition proposée se compose d’au moins quatre expositions distinctes. La première est celle qui est à l’intérieur – le papier qui recouvre les murs. La seconde est à voir depuis l’extérieur et donne une représentation de l’intérieur de la galerie, qui est déceptive car en réalité, la galerie est vide. En même temps, les œuvres vues depuis l’extérieur constituent la troisième exposition, car elles existent en fait réellement, mais ailleurs. Et finalement, la quatrième exposition est à découvrir dans cinq volumes reliés de blanc intitulés eux aussi Millionnaire, qui regroupent les 3307 feuilles utilisées pour recouvrir les murs. Dans ce jeux virtuel, le seul lien réel entre l’extérieur et l’intérieur de la galerie est la figure d’un jeune homme, ami de l’artiste, que l’on peut voir tant depuis la rue que depuis l’intérieur de la galerie: des deux côtés, il enlève réellement un petit triangle de papier pour créer le lien entre de dedans et le dehors. Il soulève, en quelque sorte, le «voile de Maya», expression employée par Schopenhauer, qui décrit «le monde comme représentation». Et peut-être pourrez-vous même découvrir une cinquième exposition en guignant à travers le petit triangle: celle que l’on voit de l’extérieur se reflète en effet dans les vitres de l’immeuble en face…

Une exposition à voir absolument: elle n’existera plus après le 12 mai. D’ailleurs, ce samedi-là, pour fêter l’envol définitif des feuilles de papier, la galerie invite pour la troisième fois le groupe rock-pop King Tongue, dirigé par un critique d’art très pointu mais également rockeur, Michele Robecchi. Et au cours de ce concert, Andrea Mastrovito, qui a lui aussi une âme de musicien, présentera une performance de clôture aussi référencée que son travail. En effet, le travail de Mastrovito est appropiationniste avec autant d’humour que de force, de Malevitch à Hokusai (les arbres et le vent font voler les feuilles sur ses toiles), de Alighiero Boetti à Martin Creed, de Giuseppe Penone à Stefano Arienti, le maître de Mastrovito dont vous pourrez également découvrir quelques travaux qui jouent sur l’effacement et le quadrillage, comme ceux de l’élève. Le travail de Mastrovito s’inspire donc constamment de réalisations d’autres artistes qu’il ne se gêne aucunement de «copier» et il est, en ce sens, selon la définition de Paul Ardenne, historien d’art français et auteur notamment de Un Art Contextuel (Flammarion 2004) résolument post-moderne : «des œuvres au plein sens du terme postmodernes, autant d’actes de re-symbolisation, … d’accentuation de la vocation symbolique de l’œuvre d’art dans la mesure notamment où l’original n’est pas nié mais bel et bien, en retour, par la citation et la copie, transfiguré.»

Rendez-vous donc dans la galerie fantôme de la rue de l’Arquebuse, au plus tard le 12 mai !

Né à Bergamo (Italie) en 1978, Andrea Mastrovito a été sélectionné pour la résidence 2005 de la galerie Analix Forever. Depuis, il a participé à de nombreuses expositions en Italie, à Milan notamment (Andrea Mastrovito, In & Out of Life, 2005) et à la Galleria Comunale d’Arte Contemporanea à Monfalcone (Post Modern, commissaire, 2006). Il expose en ce moment au MAXXI à Rome (dans une exposition de Paolo Colombo, ancien directeur du Centre d’Art Contemporain de Genève) et vous pourrez aussi le retrouver à la foire de Bruxelles du 19 au 23 avril.

Barbara Polla et Olga Britschgi

Galerie Analix Forever,
25 rue de l’Arquebuse
Ma-sa 14-18h
Tél 022 329 17 09
analix@forever-beauty.com
www.forever-beauty.com