L’épisode du Moa a prouvé qu’à Genève, on pouvait se mobiliser pour de grandes causes… Retour sur une affaire qui a occupé le landerneau politique pendant plus de quinze jours.

Plus d’un millier de lycées paralysés au plus fort de la grève, des dizaines de milliers de jeunes dans les manifestations à la mi-octobre. Alors que la France s’embrase et entre en contestation contre la réforme des retraites, à Genève, on descend dans la rue pour protester contre la fermeture du Moa et dénoncer la pénurie de lieux nocturnes pour les jeunes.
Vendredi 29 octobre 2010: 2’500 personnes défilent bruyamment de l’Usine, place des Volontaires, à la caserne des Vernets, lieu convoité pour son potentiel par les associations organisatrices de soirées. Parmi les manifestants, Sébastien Courage, l’un des fondateurs du Moa Club, à Vernier. C’est de là, dans cette ancienne usine devenue discothèque, située dans la zone industrielle, que le mouvement de grogne est parti, mouvement qui s’est encore amplifié avec la fermeture de la halle Weetamix et la menace de disparition du Moulin à danses.

«Le club qui retourne Genève»
A Genève, les votations de la fin novembre ou les prochaines élections municipales sont passées en second plan. On ne parle plus que du Moa, un club devenu «institution» qui compte, depuis son ouverture, en 2004, près d’un demi million d’entrées en quelque mille soirées, soit une fréquentation annuelle d’environ 65’000 personnes.
Le 30 septembre dernier, la Cour des Comptes dénonce dans un rapport la gestion calamiteuse du Service du commerce. Plusieurs lieux exploités sans autorisation sont mis en cause. Mais celui qui va faire la Une de la presse, «le club qui retourne Genève» comme le dit la pub, c’est le Moa.
Une semaine plus tard, le Service du commerce ordonne la cessation immédiate de l’exploitation du club. La décision fait suite à la séance du Conseil d’Etat de la veille. On évoque «des raisons de sécurité». Notamment. «Les services du feu n’étaient pas aussi sévères oralement qu’ils ne l’ont été dans leur rapport final», indique le Conseiller d’Etat Pierre-François Unger, ministre de l’économie, au journal le Temps. Le revirement du gouvernement a de quoi surprendre. Car depuis des années, celui-ci déploie des efforts considérables de médiation dans le but de pérenniser l’exploitation du lieu, quand bien même le propriétaire a dénoncé le bail en mai 2009 et que la commune de Vernier a demandé la fermeture de l’établissement.

Débats passionnés au Grand Conseil
Dans le monde politique, il y a au moins un heureux: Eric Stauffer, qui évoque depuis des mois les dangers du Moa. «Et cela n’a rien à voir avec le fait que j’aie dû changer de table un soir», assure le président du MCG. «Si le Moa a fermé, c’est à cause de sa propre bêtise. Notre parti avait dénoncé le fait que le club organisait une Skins party, soirée qui prône la dépravation de la jeunesse et ce, dans un lieu ne bénéficiant d’aucune autorisation et qui, pour des raisons obscures, a toujours été protégé», poursuit le député.
Mais de toute part, même d’où l’on ne s’y attend pas, la décision suscite des levées de boucliers. Le débat sur les lieux destinés aux jeunes noctambules se met à passionner le monde politique. «Il n’est pas nécessaire d’être client du Moa pour pouvoir en parler», ironise le député libéral Olivier Jornot, auteur d’une résolution demandant la réouverture du club.

L’hémicycle politique s’enflamme. Du jamais vu, lors de la séance du Grand Conseil du 14 octobre dernier, plus de deux heures et demie sont consacrées au sujet. Pour le vote final, on fait même revenir les députés de la buvette pour plébisciter la résolution.
«Cette décision du Service du commerce n’évoque pas un seul instant des problèmes de sécurité mais des motifs bureaucratiques», accuse Olivier Jornot.
Tel Winkelried, l’avocat libéral plaide pour la jeunesse. Pour lui, on se retrouve face à «un enjeu de société». Et de rappeler la disparition progressive des lieux publics pour les jeunes ainsi que l’évidente utilité d’un lieu comme le Moa.

A une voix près, la résolution l’emporte grâce aux votes de l’Entente et des Socialistes. Le gouvernement est invité à lever au plus vite la décision du Service du commerce, après s’être assuré de l’absence de risque concret pour les utilisateurs. Il est aussi prié de «mener une politique volontariste pour une offre nocturne diversifiée et à la portée de toutes les bourses.»

Nouveau Moa au Stade de Genève?
Le Moa pourra rouvrir ses portes, pour autant que toutes les normes de sécurité soient respectées. Apparemment, le club a fait réaliser les travaux nécessaires. La situation reste toutefois transitoire puisque le propriétaire a donné son congé au Moa pour le mois de juillet 2011. Du coup, Sébastien Courage a annoncé son intention d’ouvrir un nouveau club dans les coursives du Stade de Genève. «Il travaille sur ce projet», confirme son avocat.

De l’épisode du Moa, on aura en tout cas retenu une chose. A Genève, les jeunes peuvent sortir dans la rue pour protester et les politiciens parviennent à se mobiliser pour une cause. Dommage que d’autres sujets tels que le chômage et le logement ne suscitent pas un tel engouement!.

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Par Valérie Duby