Mondialisation : les entreprises doivent intégrer la géopolitique

par | 9 mars 2020

Pour l’universitaire savoyard Éric Brunat, la complexité croissante du monde impose aux entreprises actives à l’international d’avoir une véritable stratégie géopolitique.


Note : cette interview a été réalisée avant la crise du Covid-19.


Montée des protectionnismes, guerre commerciale sinoaméricaine, terrorisme… le contexte international est de plus en plus agité.

« Dans un monde multiculturel et multicivilisationnel truffé d’obstacles, la géopolitique doit devenir une composante importante de la stratégie des entreprises. Celles-ci avaient l’habitude de faire de la veille concurrentielle, technologique, financière et boursière. Eh bien les évolutions sociétales, juridiques et géopolitiques doivent également devenir naturelles. »

Nous traversons effectivement de fortes turbulences. Il y a eu un moment d’illusion juste après l’effondrement du système économique et social de type soviétique. Certains ont alors cru à un monde sans conflit et unipolaire avec une domination sans partage du modèle démocratique occidental. Mais il y a aujourd’hui beaucoup plus d’incertitudes au niveau mondial que pendant la guerre froide. Le modèle soviétique n’a pas été remplacé, ce qui a conduit à de nombreuses frustrations, et a engendré des conflits régionaux. Et si les Occidentaux ne se font plus la guerre, ils s’affrontent désormais sur le terrain économique. Et il y a aussi des menaces comme les problèmes de cybersécurité, l’innovation permanente ou un actionnariat des grandes entreprises de plus en plus orienté vers la rentabilité financière immédiate. La financiarisation extrême du capitalisme est un problème majeur.

Comment les entreprises peuvent-elles s’adapter à un tel environnement ?

Il leur faut impérativement anticiper, c’est-à-dire étudier, évaluer les risques et les opportunités de la mondialisation avec une vraie analyse géopolitique. Cela permet d’éviter de pêcher par excès d’optimisme ou au contraire d’être victime de ses préjugés. Et pour cela, il leur faut mettre en place des processus de veille. Dans un monde multiculturel et multicivilisationnel truffé d’obstacles, la géopolitique doit devenir une composante importante de la stratégie des entreprises. Celles-ci avaient l’habitude de faire de la veille concurrentielle, technologique, financière et boursière. Eh bien les évolutions sociétales, juridiques et géopolitiques doivent également devenir naturelles.

Est-ce à la portée des PME, majoritaires en Savoie Mont Blanc ?

Il est certes plus facile d’organiser des processus de veille dans les grandes sociétés. Mais, les petites ont aussi des outils comme les nombreuses plateformes d’échanges d’informations. Elles peuvent aussi travailler avec les CCI, les agences économiques régionales, les services économiques des ambassades ou encore les clusters et les pôles d’activité. Inspirons-nous aussi de pays voisins comme l’Allemagne, où les entreprises se déplacent collectivement avec les institutions, les banques, les universités… Elles peuvent développer des stratégies d’alliance et de “coopétition ” (concurrence-coopération) avec des concurrentes pour aborder ensemble l’international.

Et choisir la bonne stratégie ?

Opter effectivement pour de l’export ou pour une implantation locale. Il faut bien évaluer les coûts de transaction : connaître le niveau de formation du personnel local, les problèmes de corruption, la qualité des infrastructures notamment numériques, les droits de douane ou les normes, savoir si le droit local n’est pas trop compliqué et instable. Il est indispensable aussi de surveiller l’évolution du comportement assurantiel par rapport au risque. Par exemple, les logisticiens français sont moins bien couverts en la matière que leurs concurrents européens. Ensuite, il est possible de faire une analyse classique forces, faiblesses, menaces et opportunités. Et il faut capitaliser les méthodes, et les expériences sans les cristalliser non plus, car nous sommes dans un monde en changement permanent dont la grammaire pour le comprendre doit aussi évoluer.

Un monde notamment marqué par le Brexit…

Le Brexit participe du mouvement général de repli sur soi, comme le protectionnisme du président Trump ou la montée des populismes en Europe centrale, Italie, voire en Scandinavie ou encore les sérieux malaises sociétaux en France. Malheureusement, on voit beaucoup refleurir des solutions anachroniques des années 30. Je regrette profondément le Brexit, car la Grande- Bretagne est une pièce essentielle de l’Europe. Cette fracture va introduire des obstacles et des coûts de transaction sur la mobilité des personnes, des produits, des services et des capitaux. C’est une situation perdant-perdant pour tout le monde. Mais le Brexit, c’est aussi l’échec d’une Europe, de sa pédagogie défaillante. Les oppositions culturelles aussi entre un peuple britannique de commerçants libre- échangistes et une Europe continentale certes plus intégrée, mais largement orientée vers une Allemagne encore obnubilée par l’inflation des années 30 et les dépenses liées au processus de réunification de 1990.

« MÊME LES PETITES ENTREPRISES ONT DES OUTILS À LEUR DISPOSITION POUR LEUR VEILLE GÉOPOLITIQUE »

Éric Brunat

Vous n’êtes pas très optimiste.

Comment l’être dans un monde où les inégalités se creusent, où nous avons une faiblesse à anticiper, à surmonter nos égoïsmes que notre système d’hyperconsommation a aggravés. De plus les différentes mondialisations sont asymétriques. Les flux financiers se déplacent à la vitesse permise par l’électronique et l’optronique, mais pas les droits de l’homme. De grandes entreprises soi-disant vertes et vertueuses, en Europe par exemple, font pourtant travailler des enfants dans d’autres lieux du monde. Il faudrait aussi tenir davantage compte de la cinquantaine de pays émergents qui souhaiteraient être mieux considérés au sein des organisations internationales à la mesure de leur nouveau poids économique (même s’ils ont encore beaucoup de chemin à faire en termes de développement humain). La Chine a ainsi attendu fin 2016 pour voir ses droits de vote révisés au FMI (avant cette date, elle y avait sensiblement le même poids que l’Italie) Enfin, les gouvernements sont souvent désarmés contre la toute puissance des plus grandes multinationales, seules à vraiment pouvoir optimiser pour leur compte les différences et divergences institutionnelles et juridiques des nations.

Y a-t-il quand même de bonnes nouvelles ?

Quelques unes en effet. D’abord, les pays occidentaux ne se font plus la guerre militaire. L’extrême pauvreté est en recul dans le monde, même si les inégalités continuent de se creuser. L’espérance de vie augmente aussi, notamment en Afrique. Enfin, j’observe avec grand intérêt le foisonnement d’initiatives locales un peu partout dans le monde, et en particulier au sein des sociétés civiles des pays avancés. C’est imparfait et inachevé, c’est une mosaïque d’initiatives, pas encore un véritable système en construction, mais des gens se mobilisent pour dépenser autrement, développer l’économie sociale et solidaire, mettre en avant les questions environnementales. Et c’est un vrai signal positif.


Propos recueillis par Sophie Guillaud

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