En février 2010, Fernand Melgar confie à Denis Jutzeler l’image de Vol spécial, documentaire tourné dans le centre de détention administratif de Frambois en banlieue de Genève. Pendant deux mois, l’équipe de tournage est immergée dans la prison pour témoigner de la situation des vingt-six réfugiés demandeurs d’asile déboutés. En détention administrative, ils attendent, pour une période indéterminée, d’être renvoyés sur un vol spécial dans leur pays d’origine.
La détention administrative n’a pas pour but de punir, mais de garantir le renvoi. Elle est la stricte application des mesures de contraintes votées majoritairement par le peuple suisse en 1994. Ainsi, la loi fédérale sur les mesures de contrainte permet d’emprisonner pour une durée maximale de 24 mois un étranger en situation irrégulière dès l’âge de quinze ans, dans l’attente de son renvoi de Suisse. Si elle n’est pas pénale, la détention administrative est pourtant la plus dure de toutes. Lors d’une condamnation pénale, chaque jour est un pas vers la liberté. Ce n’est pas le cas ici. Les détenus n’ont aucune perspective, ni espoir de remise de peine, ni celui d’une libération conditionnelle. Exceptionnellement, au terme de longs mois d’incarcération, certains détenus ne peuvent êtres expulsés faute d’accord de réadmission avec leur pays d’origine, ils sont alors « mis au trottoir » avec comme unique consigne de quitter la Suisse dans les 48 heures. Sans ressources, bien peu peuvent partir, ils seront à nouveau arrêtés, et à nouveau remis en mesure de contrainte.

Durant ces deux mois de tournage, des liens se tissent, tous confient à l’équipe leurs appréhensions d’un retour, tous ont des motifs, tous différents, tous espèrent être libérés, pouvoir rester, tous attendent ce moment sans date, sans avertissement aucun, de se voir signifier que le vol spécial, c’est pour maintenant, tout de suite. En fin de tournage, Denis Jutzeler propose à ceux qui l’acceptent de les photographier : « Je souhaitais figer leur regard, qu’ils expriment à leur manière le désarroi et l’inquiétude dans laquelle ils sont plongés et leur rendre un hommage à travers mes photographies, pourtant si dérisoires face à la détresse d’un quotidien et d’un avenir si compromis par la loi suisse. »

Ces portraits nous fixent, non pas pour nous juger, mais pour exprimer ce qui se vit silencieusement, dans les vingt-huit prisons administratives de Suisse.
Denis Jutzeler est chef-opérateur pour le cinéma et la télévision.
Conjointement, il mène un travail personnel avec la photographie et, reçoit en 2010 le Swiss Photo Award dans la catégorie Free pour « Jardin Idéal ».

Cette exposition est organisée en résonance avec Visions du Réel, festival international de cinéma, du 20 au 27 avril 2012.

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Denis Jutzeler
On nous tue en silence
Du 18 mars au 29 avril 2012