Pôles de compétitivité : reconsolider les filières pour peser en Europe

Pôles de compétitivité : reconsolider les filières pour peser en Europe

Comment faire d’une nécessité imposée par l’État une stratégie de développement ? Auvergne- Rhône-Alpes n’a pas attendu le lancement de la phase IV de labellisation des pôles de compétitivité par le gouvernement pour entamer des rapprochements.

Avec les fusions en cours, les nouvelles plateformes d’expertises ainsi constituées vont afficher une masse critique suffisante pour être des lobbies qui comptent au niveau européen.

La fusion et après… Comment survivre ?

Avec 5 300 entreprises adhérentes aux quinze pôles de compétitivité régionaux, Auvergne-Rhône-Alpes (Aura) est la première région industrielle de l’Hexagone et totalise près d’un tiers des projets Fonds unique interministériel (FUI) nationaux. Dans le cadre de la phase IV pour la labellisation des pôles de compétitivité, le gouvernement a ouvert les appels d’offres en juillet dernier, pour un rendu des dossiers seulement quelques mois après, le 19 octobre 2018. Attendue pour la fin 2018, la réponse n’était toujours pas connue au moment de notre bouclage… ni les modalités de financement des futures structures, si ce n’est une garantie du maintien en 2019 d’une enveloppe de 18 millions d’euros au niveau national.

Seuls les pôles labellisés pourront aller chercher des fonds européens. Les prévisions pour les années suivantes sont nettement à la baisse : 15 millions en 2020, 12 millions en 2021 et seulement 9 millions en 2022. La Région estime que le retrait de l’État s’élèvera à 4 millions d’euros, non compensés, d’ici cette date. Pour autant, Aura, qui est la « seule région de France excédentaire au niveau de sa balance commerciale », selon Annabel André-Laurent, vice-présidente déléguée à l’économie et aux entreprises, se trouve dans une situation moins problématique que d’autres territoires moins dynamiques. La Région, qui dispose d’un budget de 243 milliards d’euros, mobilise ainsi 10 millions d’euros par an pour soutenir les pôles et clusters de son territoire.

La loi de l’argent

La phase IV de la labellisation est clairement motivée par une logique comptable visant à regrouper les pôles pour en mutualiser le fonctionnement, les coûts et le rayonnement. L’exécutif régional n’a pas attendu la feuille de route du gouvernement pour optimiser le fonctionnement de ses pôles et de ses clusters : depuis l’élection de 2015, la Région est passée de 32 à 26 structures. L’objectif est d’en créer une ou deux par domaine d’excellence pour augmenter la visibilité des filières et l’attractivité du territoire. « Nous voulons initier un vrai rapprochement, résume Annabel André-Laurent, sans sacrifier l’ancrage des pôles.”

En clair, se regrouper pour être plus forts, sans s’éloigner de leurs territoires d’origine. Le risque avec cette phase IV est de déstabiliser le paysage économique en favorisant un maillage déséquilibré. Certes, les entreprises régionales sont très innovantes, mais la lourde fiscalité nationale impacte forcément le coût de revient des produits et les marges des entreprises. La fiscalité qui pèse sur les entreprises françaises atteint ainsi les 80 milliards d’euros, quand elle n’est que de 10 milliards outre-Rhin. Pour l’instant, l’Hexagone arrive à faire la différence grâce à ses savoir-faire multiples et pointus, et à sa capacité d’innovation, mais pour combien de temps ?

« Nous avons l’impression que le gouvernement prend des décisions sans discuter avec les gens de terrain », déplore Annabel André- Laurent. « Les besoins devraient partir des territoires, et non l’inverse. Ce sont les entreprises qui créent de la richesse et nous devons les soutenir », rappelle-t-elle encore, dénonçant « un mépris du gouvernement pour les élus locaux ». Les structures non labellisées risquent tout simplement de mourir et de laisser des entreprises adhérentes sans structures, avec des FUI non financés et le licenciement des personnels des pôles de compétitivité concernés.

Des complémentarités technologiques évidentes

C’est un poids lourd de la mécanique qui verra probablement le jour dans le cadre de la phase IV de la labellisation des pôles de compétitivité. Baptisé Cimes (Conception & Integration of Mechanical Systems), le projet avait été engagé de façon informelle bien avant les appels d’offres du gouvernement. C’est le travail de Mont- Blanc Industries avec Plastipolis et Viaméca autour du hub européen Advanced manufacturing qui a créé « l’embryon de cet appel à projets commun », décrit Jean-Marc André, directeur général du pôle de la vallée de l’Arve. « Nous ne fusionnons pas sous la contrainte », observe Marie-Odile Homette, directrice générale de Viaméca, très implanté sur la partie ouest d’Auvergne- Rhône-Alpes (Aura), qui a reçu un fort soutien de ses entreprises adhérentes, tout comme Mont-Blanc Industries, confortant les deux structures créées en 2006 dans leurs choix stratégiques.

« L’appel à projets de l’État ne nous a pas été surpris, précise Jean-Marc André. Une démarche dans ce sens avait été amorcée en amont. À nous deux, nous balayons tout le spectre de l’industrie mécanique avec des typologies d’entreprises différentes et complémentaires. Nous serons le seul pôle de la région à couvrir l’ensemble du territoire. » Viaméca bénéficie en outre d’un adossement scientifique important via des collaborations avec les grandes universités et les centres d’enseignement de son territoire, ouvrant des portes à l’Université Savoie Mont Blanc qui va intégrer cette communauté scientifique élargie.

Dimension européenne

« Nous allons travailler sur nos forces respectives avec comme challenge de devenir un hub au niveau européen, synthétise Marie-Odile Homette. Nous avons déposé un budget, mais sans garanties sur le financement. Or l’ambition européenne de la plateforme suppose des moyens pour être efficaces. » Le siège de Viaméca est à Clermont- Ferrand, à la différence de Mont-Blanc Industries fortement ancré dans la vallée de l’Arve, et il dispose de plusieurs implantations régionales : à Lyon, SaintÉtienne et Bourg-en-Bresse, ce dernier site servant de base pour travailler de manière active avec Grenoble.

Finalement, la phase IV apparaît comme une formidable opportunité pour créer des structures ayant une masse critique suffisante pour peser au niveau européen et obtenir des fonds supplémentaires. « C’est une mise en cohérence de la filière mécanique qui n’exclut pas la coopération avec Plastipolis ou d’autres », précise Jean-Marc André. La Région est convaincue d’avoir tous les atouts pour devenir un territoire qui compte. Avec cette fusion, « nous serons le premier pôle européen en mécanique, souligne Annabel André-Laurent, vice-présidente régionale déléguée à l’économie et aux entreprises. Une vitrine de compétences extraordinaire. »

La Suisse s’engage dans le jeu collectif

Vu depuis la Suisse, le fonctionnement français en grappes de spécialité interpelle et étonne. « Les entreprises suisses ne vont pas sur la scène internationale sous l’égide d’associations ou de structures, elles sont plus individualistes. Chacun travaille son marché jalousement, mais avec succès », observe Francis Koller, président de la commission marketing de l’Association des fabricants de décolletages et de taillages dans le canton de Neuchâtel. Pour autant, depuis une dizaine d’années, les démarches s’orientent de plus en plus vers la coopération entre les entreprises, mais également avec les institutions, les organismes de promotion des filières, les établissements de recherche et d’enseignement.

En Suisse romande, les industriels ont peu à peu apprivoisé le concept de cluster et savent désormais se servir de ces outils de développement. L’exemple de Micronarc, plateforme basée à Berne, démontre que les collaborations transfrontalières fonctionnent : ce cluster orienté micro-nanotechniques totalise plusieurs projets transfrontaliers avec l’Ain, la Bourgogne ou encore le Doubs. « Le budget dont le financement est garanti par l’État est déterminé pour quatre ans via un appel d’offres. Le contenu de chaque projet émane des besoins exprimés par les industriels », souligne Sylvain Jaccard, directeur de Switzerland Global Enterprise (SG-E), une association à dimension macroéconomique qui fédère et crée des synergies pour accompagner le développement d’entreprises.

Impacts positifs

Les clusters génèrent de nombreux bénéfices : hausse de la visibilité des compétences d’une région, création de synergies pour toutes les parties qui accroissent ainsi leurs performances individuelles, augmentation de la transversalité entre tous les acteurs d’un territoire et/ou d’une filière, hausse des investissements dans l’outil productif… Dans le canton de Fribourg, la filière plasturgie a par exemple lancé le Swiss plastics cluster en 2005. Les entreprises ont pu s’ouvrir à de nouveaux partenaires – même hors de frontières suisses –, de nouvelles technologies et élaborer des stratégies pour améliorer leur compétitivité.

« J’ai rapidement pris contact avec Patrick Vuillermoz, de Plastipolis, pour un échange d’expériences. Et nos contacts perdurent », décrit Jacques Bersier, directeur adjoint de la haute école d’ingénierie et d’architecture de Fribourg et l’un des initiateurs du cluster plasturgie. Il a été coordinateur durant sept ans du Pôle scientifique technologique du canton de Fribourg lancé en 2009, une association assez unique en son genre en Suisse. L’idée de départ était d’intégrer le travail des enseignants-chercheurs dans des grappes de compétences ciblées. Le projet a dépassé en dix ans ses objectifs, grâce également aux financements du canton qui a soutenu la démarche qui cadrait parfaitement avec la nouvelle politique régionale de promotion des partenariats publics-privés.


Dossier réalisé par Sandra Molloy

Poster une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.