2007 avait été «l’annus horribilis» de la police genevoise. La guerre des clans qui avait suivi le départ d’Urs Rechsteiner, le prédécesseur de Monica Bonfanti, avait fait rouler des têtes. Sortie victorieuse, et au bénéfice d’un appui sans faille de Laurent Moutinot, chef du Département des Institutions, Monica Bonfanti allait prendre l’ascendant sur ses troupes en 2008. Las, l’Euro 2008 aura, parmi divers dommages collatéraux, provoqué une explosion des heures supplémentaires et des revendications salariales. Et cela dans un contexte de sentiment d’insécurité qui va grandissant à Genève. Le rapport de force entre autorité de tutelle, le Conseil d’Etat, et la police genevoise constitue l’une de ces «Genferei» qui a fini par déteindre de l’autre côté de la Versoix.

Premier constat: le surcoût de l’Euro 2008
Déjà en sous-effectif chronique, confrontée à un réel problème de recrutement, et mise sous pression par des rythmes de travail, en particulier de nuit, qui justifient sans nul doute des avantages sous forme de primes et d’âge de la retraite anticipée, la police genevoise a posé l’addition sur la table: 150’000 heures supplémentaires à payer ou à compenser. Soit presque 10 fois plus que les 17’000 heures supplémentaires recensées par la police vaudoise, et à peu près 5 et 3 fois plus que les deux autres cantons hôtes, Zurich et Berne. Des proportions tellement plus élevées qu’elles prêtent à sourire, comme le souligne le quotidien «Le Temps», dans son édition du 26 septembre, sous un titre sans équivoque: «Stakhanovisme genevois».

Mais, paradoxalement, alors que les 17’000 heures vaudoises provoquent un violent et retentissant rapport de force entre les gabelous vaudois et le conseiller d’Etat Pascal Broulis, patron des Finances – celui-ci prenant même le risque de froisser sa collègue Jacqueline de Quattro, cheffe de la Sécurité publique, au nom d’une gestion rigoureuse autant que parcimonieuse – les 150’000 heures genevoises ne semblent guère faire tousser nos édiles.

Deuxième constat: le sentiment d’insécurité croît
Car Genève sait se montrer généreuse avec ses policiers: sécurité internationale et locale représentent de plus en plus des arguments politiques que d’aucuns n’hésitent pas à exploiter. Comme le rappelle le quotidien «20 Minutes» du 29 septembre: «Libéraux et radicaux genevois main dans la main sur la sécurité». L’autre membre de l’Entente genevoise, le Parti démocrate-chrétien, dévoilera, en décembre de cette année, son propre catalogue de mesures sur la sécurité. C’est dire si le thème est sensible et d’actualité, faisant suite à une perception accrue de l’insécurité après une succession de faits divers, plus ou moins violents, en particulier dans le quartier des Pâquis.

Les policiers genevois sont tellement conscients de leur poids politique, direct (certains ont des fonctions électives) ou indirect (leurs syndicats sont bons négociateurs), qu’ils savent aussi instrumentaliser les médias mieux que n’importe quel autre corps constitué. Par un hasard qui tombe à merveille, la publication de statistiques particulièrement démonstratives de la «chasse aux voyous» a ainsi été programmée fin septembre, précisément durant la période de présentation de la facture des heures supplémentaires au Grand Conseil, pour un total de 12 millions de francs.

Troisième constat: Genève toujours plus chère
En bon communicateur, le chef de la gendarmerie Christian-Cudré Mauroux s’est félicité du fléchissement «très important» («20 Minutes» du 24 septembre) de la délinquance sur les quais, tout en admettant que cette criminalité s’est «naturellement» déplacée d’une rive à l’autre: six fois plus d’agressions dénombrées durant la même période, les Fêtes de Genève, dans le quartier des Pâquis. Un transfert en quelque sorte.

On peut comprendre l’amertume de Billy Warpelin, président de l’association des gendarmes vaudois, qui souligne dans une interview accordée au quotidien «Le Temps» (20 septembre) que la prime spéciale pour l’Eurofoot s’élève à 2’500 francs par policier à Genève, contre 1’500 francs réclamés dans le canton de Vaud et 700 francs proposés par le Conseil d’Etat vaudois, et que le paiement des heures supplémentaires allait être compensé à 140% à Genève (33% réclamés par les gendarmes vaudois) pour compenser l’effet fiscal.

Nous aurions voulu connaître la réaction du conseiller d’Etat Laurent Moutinot sur cette problématique de l’égalité de traitement face à la fiscalité, mais l’emploi du temps trop chargé du Président du Conseil d’Etat et chef du Département des Institutions ne lui a pas permis de nous répondre dans ce numéro de L’Extension.
Ce traitement privilégié doit-il être considéré comme choquant? Pas nécessairement si l’on prend en considération une réalité incontestable: la pénibilité du métier de policier.

Quatrième constat: on ne se bouscule pas au portillon
Interviewée par la Radio Suisse Romande le 16 septembre sur ses deux années passées à la tête de la police genevoise, Monica Bonfanti a souligné les difficultés rencontrées dans l’engagement de nouvelles recrues par cette étonnante déclaration: «La police genevoise use de toutes les nouvelles technologies pour recruter… même Facebook!» Le bilan annuel 2007 de la police genevoise, présenté début juillet, rappelait que les effectifs s’élèvent à 1’657 policiers dont 776 gendarmes. Un chiffre insuffisant face à l’augmentation du nombre d’infractions en général (+1,8% par rapport à 2006) mais surtout face au nombre d’infractions contre l’autorité publique: +20%, ce qui est inquiétant et souligne les risques, physiques, rencontrés par les forces de l’ordre sur le terrain.

Ces risques ont d’ailleurs été relevés dans l’émission «Temps Présent» de la Télévision Suisse Romande, diffusée le 25 septembre. Elle soulignait toutefois davantage les problèmes de «dérives policières», dans les cantons de Vaud et de Genève, suite à deux rapports publiés en 2007. Une émission qui mettait aussi le doigt sur la manière dont l’éthique était prise en considération dans l’un et l’autre corps de police et, malheureusement, d’une manière assez peu flatteuse pour ce côté-ci de la Versoix. En mars 2008, le responsable de la formation «éthique et droits de l’homme» au sein de la police genevoise, Yves Patrick Delachaux, donnait d’ailleurs sa démission. Non sans déplorer, au passage, l’incapacité de l’institution de se réformer: «Il n’y a aucune vision à long terme, les policiers sont démotivés, mal encadrés, le taux d’absentéisme est élevé» avait-il affirmé au quotidien «Le Temps» (7 mars).

Il n’empêche: le problème des heures supplémentaires, récurrent à Genève, souligne la réalité de la pénibilité du travail de policier tout comme la nécessité d’augmenter les effectifs. Le conseiller d’Etat Laurent Moutinot est parfaitement conscient de cette réalité dans le contexte d’une politique de sécurité élargie depuis l’entrée en vigueur pour la Suisse du Système d’information de Schengen. Il a évoqué les défis de cette criminalité internationale dans un discours tenu lors de la prestation de serment de l’Ecole de Police, le 17 septembre: «Je veux encore dire à la population genevoise que nous n’oublions pas la sécurité de proximité et que, au contraire, c’est parce que la criminalité s’internationalise que nous internationalisons la riposte afin de mieux garantir la sécurité des Genevoises et des Genevois au quotidien.» Suite à l’affaire Kadhafi, le magistrat avait défendu l’intervention de la police genevoise, en relevant son excellent travail.

Cinquième constat: le recrutement fait débat
Le recrutement de nouvelles recrues parmi les détenteurs de permis C, et non plus seulement de citoyens suisses, fait aujourd’hui débat. Avec 40% d’étrangers, Genève dispose d’un potentiel intéressant: pourquoi ne pas ouvrir l’Ecole de Police à des étrangers détenteurs d’un permis C? Cette solution a été formulée par Les Verts dans une motion déposée en 2003 et examinée en Commission judiciaire du Grand Conseil en avril dernier. Une proposition rejetée par les représentants du PS, qui considèrent nécessaire la naturalisation des détenteurs de permis C intéressés à devenir policiers. L’excellente expérience de collaboration entre polices genevoise et française – certes particulière et extraordinaire à l’occasion de l’Euro 2008 – a aussi souligné le potentiel d’attractivité de Genève, qui occupe déjà des milliers de frontaliers français. Le débat n’est pas clos.

Sixième constat: l’apaisement est toujours d’actualité
Appréciée lorsqu’elle maintient l’ordre et la sécurité, et même sollicitée à plus de présence sur le terrain dit de proximité, la police genevoise souffre toujours d’un déficit d’image dont elle est en partie responsable. Les vieux réflexes corporatistes additionnés à des revendications trop souvent pécuniaires rendent son action «opaque». Et cette opacité «arrange bien les élus», écrit David Haeberli dans un éditorial de «La Tribune de Genève» (24 septembre). Le journaliste conclut en rappelant que la police genevoise «travaille aujourd’hui avec les effectifs de 1988».

Apaiser les tensions qui existent ou peuvent encore surgir au sein de la police genevoise passe incontestablement par une politique de recrutement digne de ce nom, et très certainement par une amélioration des conditions d’engagement des nouvelles recrues. Y compris salariales. Par Philippe Amez-Droz

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La mobilisation policière lors de l’Euro 2008, qui à Genève s’est caractérisée par une excellente collaboration avec des collègues français, plutôt ravis de l’accueil qui leur fut réservé de ce côté du bout du lac, est à l’origine d’un phénomène de dominos.