Que n’a-t-on pas entendu sur la politique suisse. Molle, contrainte au consensus, sans perspectives d’avenir, basée sur le plus petit dénominateur commun, bref une politique sans relief, incapable de donner la moindre impulsion au pays. Ce genre de discours a d’ailleurs largement contribué à démobiliser les bonnes volontés, le pire étant toujours de dévaloriser les institutions et ceux qui les incarnent jusqu’au jour où ceux qui en ont méprisé l’importance s’aperçoivent que les valeurs dont elles sont les vecteurs sont celles du cadre dans lequel ils évoluent.

Politique helvétique
Ces temps sont probablement révolus. Les élections fédérales, puis la saga de l’éviction du conseiller fédéral Blocher, ont ouvert les yeux de tous ceux qui pensaient benoîtement que, dans un pays où la faim, la grande pauvreté et l’illettrisme ont disparu, les choses étaient définitivement acquises. La vérité est plus prosaïque: la politique est un combat de tous les jours, lequel suppose autant la dynamique des idées que l’aptitude à faire face aux réalités. Pour comprendre la politique helvétique, il faut se rappeler, comme le fait André Reszler, professeur honoraire de l’Université de Genève (Le pluralisme, La Table Ronde, Paris, 2001) que le pluralisme fonde sa théorie de la connaissance sur une méthode pragmatique, laquelle est la marque de l’aboutissement d’une réflexion politique achevée. « A l’exception des périodes de crises, les diverses sphères tendent à maintenir un état d’équilibre toujours à négocier, en évitant dans la mesure du possible les situations extrêmes », dit cet auteur, lequel, de par ses origines hongroises, est bien placé pour rappeler cette caractéristique essentielle. Et d’ajouter que le fédéralisme n’est rien d’autre que le principe du pluralisme appliqué à l’Etat, lequel a pour fondement la tolérance.

Transposées aux faits si chers à Tocqueville, soit à l’évolution récente de nos mœurs politiques, ces considérations devraient inciter les acteurs politiques à se rappeler que les tensions du mois de décembre devront laisser place très rapidement à un engagement réel sur la volonté de poursuivre une politique pluraliste, basée tant sur l’ouverture du pays au monde que sur la résolution très concrète des problèmes dont la population s’est faite l’écho par ses choix lors des élections fédérales. A ceux qui se sont réjouis de l’éviction du conseiller fédéral Blocher de prouver qu’ils ont cette capacité au-delà des alliances de circonstances. A ceux qui ont perdu un combat, après avoir gagné la bataille, de ne pas oublier les responsabilités qu’ils ont toujours entendu assumer dans un système démocratique qui leur est cher.

Modernisation
Sur ce plan, on peut s’imaginer déjà que les choses ne seront pas simples, tant les divergences ressurgiront entre les alliés de la curée hivernale. Même doublées d’une politique d’opposition de l’UDC sectorielle ou ciblée, à la manière des frappes chirurgicales, ces divergences pourraient avoir un caractère dévastateur sur l’ensemble de la politique économique du pays, en particulier lors du débat sur la prorogation des Accords bilatéraux. Certes, la réalité des fronts du refus apparaîtra alors au grand jour, tranchant avec la nuance qui a si longtemps caractérisé notre politique. Mais qu’aurait le pays à y gagner, hormis la multiplication des gesticulations médiatiques? Il est temps de revenir à un pluralisme moderne, peut-être peu spectaculaire, mais lequel a pour finalité en matière économique, comme l’a si bien écrit Reszler, la modernisation de l’appareil de production, le plein-emploi et l’élévation du niveau de vie. C’est à l’aune de cette capacité que l’on jugera si les acteurs du douze décembre, gagnants et perdants, sont dignes de la confiance que le peuple a placée en eux.