Comment, vous ne le saviez pas? Nous sommes dans le purgatoire.
Même si cette notion ne fait pas partie de votre religion, nous devons y passer. En sortirons-nous?

C’est fait! La fin du monde a eu lieu les, 21 octobre, 21 décembre, avancée au 21 septembre, c’est selon les prévisionnistes. Catastrophisme oblige, nous aurions dû voir le ciel nous tomber sur la tête, ou le soleil disparaître, au minimum. Les soubresauts planétaires n’ont pas été à la hauteur de ces attentes-là, ils ont au contraire été conformes à ce que la planète et l’humanité savent nous réserver régulièrement. Inondations, tremblements de terre seront à jamais inévitables. Tout comme les guerres, que l’homme sait si bien déclencher épisodiquement.

Adieu, humanitéo
Sur terre, nous sommes dans un processus à trois phases. La première, c’est fait, depuis le début jusqu’à la dernière fin du monde, celle dont je te causais tout en écrivant au haut de cette page. Première étape, tu sors du paradis même si tu n’as rien demandé, tu te frottes à la connaissance puisqu’elle vient de l’arbre dont tu as croqué la pomme selon les récits imagés parvenus jusqu’à nous. Merci Eve, grâce à toi nous sommes dans un champ d’expérience et il semble bien que nous expérimentions comme des malades. Connaissance qui va te laisser tout faire. Surtout des conneries, permets-moi d’écrire ça en toutes lettres, les points de suspension me paraissent inappropriés pour décrire la montagne de bêtises que nous avons été capables de faire depuis le début des temps. Ça fait un bail à l’échelle de nos quatre-vingts ans d’espérance de vie, mais rien du tout à celle de la planète qui observe tous nos actes débiles (en patois vaudois, des fregatses, je trouve ça joli). On connaît surtout les deux mille dernières, rien à battre des milliards avant.
Deuxième étape, naturelle, lente ou rapide, notre humanité termine ce parcours. Les dinosaures n’ont pas vu venir la grande claque qui les a gommés comme des ratures sur une dictée. Hop, les géants, circulez et faites place. On passe à autre chose, des êtres plus petits et, surtout, un plus malin, l’homo sapiens. Fin du film, fin de nous, on fera de la place à notre tour. Quand? Un paysan dit à un autre paysan: tu te rends compte, le soleil va s’éteindre dans quatre milliards d’années. L’autre sursaute: «Qu’est-ce que t’as dit?» Le premier répète: «Notre soleil, et nous, c’est fini dans quatre milliards d’années». Le second pousse un grand soupir: «Ah bon! Tu m’as fait peur, j’avais compris quatre millions».
Après, troisième étape. La renaissance. Pardon de ne pas être trop clair à ce sujet, mais comme la dernière fin du monde d’octobre, à moins que ce soit septembre ou décembre avant qu’on nous dise qu’on s’est trompé de semaine, la dernière fin du monde, disais-je, ayant fait un flop, je ne voudrais pas redessiner un calendrier Maya à moi tout seul. Juste pensons que nous avons une dimension spéciale, on peut l’appeler âme ou tout ce que tu veux, qui va flotter ailleurs, hors d’ici, hors du temps. Elle reviendra peut-être, mais où? Restons zen, tant qu’on ne sait rien, on ne s’en fait pas.

Alors, ce purgatoire?
Attends un peu. Le purgatoire, lieu ou temps intermédiaire, permet à ceux qui ne sont pas d’emblée fusillés (pardon, damnés et même condamnés au grille-pain perpétuel qui va bien leur montrer qu’ils ont fait tout faux), aux autres, les petits pécheurs un peu inconscients, de bien réaliser toute l’ampleur de leur défaut de pureté. De souffrir un peu avant qu’une grande rédemption leur dise de sa voix tonitruante «ça suffit, tu peux passer de l’autre côté». C’est la machine à laver, deuxième service pour ceux qui n’ont rien compris, qui ne se sont pas fait effacer l’ardoise sur terre.
Eh bien, on y est! Sauf qu’il n’y a rien de divin, que du banal politique.
Revenons sur terre. Comme tout ce que je t’ai dit, c’est de l’imaginaire, que dirais-tu de bien nous frotter au concret? Alors, le purgatoire, j’ai le plaisir de t’annoncer que c’est Obama, Hollande, Poutine, Machin (comment il s’appelle, le nouvel empereur de Chine, je cherche, ah oui, Xi Jinping, et je te prie de prononcer Chi Djinping pour avoir l’air de savoir). Question bourbiers proches: la Grèce, l’Espagne. On peut même dire l’Europe. Parce que nos chers grands jesaistout n’ont plus qu’une recette à la bouche: serrez-vous la ceinture! Privez-vous! Ils n’oseront jamais le prononcer, mais ils le savent, à défaut de le penser: souffrez! Voilà, c’est ça. Un peu de douleur, cela montre quelle bande de mécréants foule le sol de la vieille Europe sans avoir de mérite suffisant. Toi, moi, la cousine de Grèce, le pote de France grimacent comme dans une toile de Bosch (pas la boîte qui fabrique les bougies de ta bagnole, Jérôme, le peintre d’il y a 600 ans, Hieronymus van Ake de son petit nom).

Le discours qui fatigue
Reprenons les grands sachems: Obama. Réélu. Mais coincé. Deux flingues: sur la tempe droite, les républicains, avec qui il doit faire des compromis. Sur la tempe gauche, le fameux «mur» ou «précipice» de la dette. S’il ne trouve pas vite une solution, ça va être la grande débandade et… des impôts en pagaille, par exemple. Hollande: tu veux un dessin? Non? Je te rappelle juste celui publié par un journal allemand, il avait une figure de poire aux joues roses, avec une petite queue arborant le drapeau français sur la tête. Mal barré, le voisin, avec tout ce qu’il va falloir payer. Poutine, mal fichu du dos, certains se demandent s’il aura l’air aussi «chevalier invincible» en fauteuil roulant plutôt qu’à torse nu sur son fier destrier, comme il aimait à se montrer à la télé.
Et puis il y a Chi Pingpong (attend, c’est pas ça, je relis, c’est exactement: Xi Jinping). Il paraît qu’il va lutter contre la corruption. Tu sais la première chose qu’il a faite après les poignées de main de félicitations et la coupe de Chinpagne (c’est du chinois)? Il s’est assis par terre et il a pleuré. Puis il s’est relevé et a éclaté de rire, la corruption, tu parles! Ils sont comme ça, les communistes modernes, un moment de fatigue est si vite passé. Il n’a pas besoin de dire quoi que ce soit à son milliard et demi de citoyens, ils savent qu’ils ne sont pas sortis de l’auberge, enfin, pas tous. Quelques milliardaires, quelques milliers de millionnaires ne cachent pas la forêt des sans-le-sou qui triment pour presque rien.
Alors voilà que les deux nations les plus puissantes, USA-Chine, se font les yeux doux. Parce qu’à être bien profondément englué dans des problèmes difficilement solubles, autant essayer d’en partager un peu. Tu vas voir. Déjà que le mollachu français s’envoie promener, et quelques ministres, partout où il peut serrer des mains et dire qu’il comprend, qu’il adhère, que l’amitié, les forces communes, tout ceci et tout cela. Poutine, lui, met ses pions sur un échiquier. Glacé, l’échiquier. Comme les cabanes de ses concitoyens, à part les quelques milliardaires (etc. comme pour la Chine, en moindre).

Le diable
Tu vas voir que nous sommes devant la nouvelle mondialisation. Pas jolie, jolie. C’est ça le purgatoire. Ici, dans notre Suisse nombril de l’Europe, nous avons la chance d’être si petits que ça nous tient chaud. Le boulot aussi, acharnés que nous sommes. Nous avons pourtant des tuiles qui nous bombardent pas mal. Et des grands jesaistout, aussi, qui alignent les taxes comme si de tout leur donner allait nous sauver.
Le purgatoire, c’est comme la carte du diable dans le Tarot de Marseille. Un grand personnage qui semble apporter la lumière, mais qui t’enchaîne parce qu’il sait que la meilleure chose à faire, c’est de te vendre ce que tu as déjà. On nous vend notre santé. On nous vend notre liberté, regarde simplement la «mobilité»: personnelle, tu paies tout, l’auto ou le scooter, les taxes, le carburant. Public, tu crois que tu paies… mais chaque fois que tu sors tes trois balles et quelques, on t’en pique autant. Bientôt, on va nous vendre notre pensée, déjà qu’on nous a piqué notre liberté d’expression…
La consolation: tous ces grands chefs ont une qualité, ils sont humains, mortels. Et ils peuvent valser d’un jour à l’autre comme un misérable mur de Berlin.
Alors je t’annonce une bonne nouvelle. Le purgatoire, c’est fait pour prendre des forces. Se rassembler. Se concentrer. Penser. Et rêver. Affûte tes outils, le purgatoire en a besoin, le réparer, c’est juste te préparer. Rien que ça, tu vois la lumière. Le paradis, c’est quoi? Juste de la lumière. La tienne.
Bonne année!
Gil Egger

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… le purgatoire a besoin de réparations