Avec la nomination de Me Lorella Bertani, en août dernier, à la présidence du Conseil de Fondation du Grand Théâtre de Genève, l’engagement d’un directeur technique et d’un directeur des ressources humaines, et enfin l’annonce, le 28 novembre, de l’arrivée de Tobias Richter comme nouveau directeur, un vent de renouveau souffle sur le temple de l’art lyrique genevois. De quoi soulager personnel et public, après une annus horribilis qui avait été marquée par un tragique accident. Mais les responsables du Grand Théâtre doivent encore veiller à l’essentiel: renouer avec la magie du lieu.

Politique et vie artistique sont-elles condamnées, à Genève, à faire mauvais ménage? Les années 2006-2007 furent, pour l’art lyrique, davantage marquées par les drames et les conflits de coulisse que par sa programmation. Les rapports d’audit sur le fonctionnement de l’institution dévoilèrent des tensions qui ont atteint leur paroxysme avec la démission de Me Bruno de Preux, ce dernier ayant quitté ses fonctions de président du Conseil de Fondation du Grand Théâtre en août dernier.
Pressenti pour le remplacer, le socialiste David Lachat finit par jeter l’éponge. Une autre socialiste, Me Lorella Bertani, a repris le flambeau. Avocate de 48 ans, vice-présidente du Conseil d’administration de l’Aéroport de Genève, Lorella Bertani a aussi été nommée par la Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey au sein de la Commission d’admission du service diplomatique. Désignée par le magazine «Bilan» de juin 2006 comme l’une des femmes «promettant un futur radieux à la Suisse romande», cette battante devra relever le défi de projeter le Grand Théâtre non pas sous les feux de la discorde mais bien sous ceux de l’art lyrique.

Une crise complexe
La mission est périlleuse. Malgré la ferme volonté du Conseiller administratif en charge des Affaires culturelles de la Ville de Genève, Patrice Mugny (voir l’interview accordée à L’Extension), la succession de l’actuel directeur Jean-Marie Blanchard, s’annonce délicate pour Tobias Richter. Car le futur directeur du Grand Théâtre doit faire face à une crise complexe qui s’est nourrit d’incompréhensions comme de dysfonctionnements. Si la dégradation des relations de confiance entre Jean-Marie Blanchard et une partie du personnel, d’une part, les autorités municipales, d’autre part, explique l’impossibilité pour ce dernier de se maintenir à son poste, les rapports d’audit dévoilant de nombreux dysfonctionnements ont aussi révélé des problèmes structurels plus profonds que les conflits de personnes, parfois animés par des motivations corporatives et syndicales. Tobias Richter devra composer entre les tenants d’un pouvoir fort, garant de la qualité de la programmation lyrique, et ceux qui manoeuvrent encore en faveur d’un pouvoir éclaté, plus conforme à un certain esprit de chapelle genevois.
Le financement de l’institution pose d’ailleurs un sérieux problème: la Ville de Genève, qui assume près de 34 millions de francs par an (14 millions de subventions directes et 20 millions indirectes) sur les 52 millions de budget annuel, s’efforce d’envoyer des messages rassurants après avoir multiplié les gaffes. Le retrait d’un partenaire privé de longue date, la Fondation Wilsdorf (un million offert depuis 14 ans à la scène lyrique), annoncé en septembre dernier, doit être considéré comme un signal inquiétant.

L’insulte inutile et navrante
La salle de la Place Neuve, construite en 1876, ne peut en effet être purement et simplement «municipalisée» par la Ville de Genève. L’audit «Sherwood» avait d’ailleurs pointé du doigt la complexité d’un financement qui nécessite, notamment, un encouragement des donateurs privés, particuliers ou personnes morales. Dans un tel contexte, quelle mouche a donc piqué le socialiste Pascal Holenweg, membre du Conseil de Fondation, qui déclara (Le Temps du 18 septembre 2007): «D’habitude, les rats quittent le navire avant le naufrage. Mais là, la Fondation Wilsdorf coupe sa subvention alors que la crise est en voie de résolution.» Une phrase bien maladroite quand l’on sait les efforts entrepris par les services administratifs du Grand Théâtre pour encourager, entretenir et remercier ces indispensables partenaires du secteur privé.
Me Bruno de Preux déclarait dans son (ultime) message de président du Conseil de Fondation (tiré du programme de la saison 07-08): «Passer par des temps de crise afin de devenir adulte. Puis, une fois devenu adulte, être capable de retrouver un regard simple et «réenchanté» sur le monde, le regard de l’enfant.» Certes, Me de Preux faisait référence à La Flûte enchantée de Mozart (programmée en décembre), mais il nous rappelait incidemment quelle est la mission première du Grand Théâtre: animer, avec magie, la vie culturelle de Genève, cette petite ville à la vocation internationale dont peu d’activités artistiques – hélas – participent à cette réputation internationale, souvent revendiquée mais assez rarement démontrée. Or, durant les années Hugues Gall, ancien directeur, cette magie opérait.

Le désamour du public
La crise du Grand Théâtre ne serait-elle pas, aussi, celle d’un désamour entre l’institution et une partie de son public? «Je ne m’explique pas pourquoi le Grand Théâtre de Genève trahit si souvent son excellent niveau musical par des mises en scène qui boudent le plaisir visuel» pouvait-on lire dans le courrier d’un lecteur et spectateur (Tribune de Genève du 19 novembre 2007) à propos d’Ariodante, programmée en novembre dernier. Plus révélatrice encore cette déclaration d’une autre lectrice et spectatrice, qui réagissait à une précédente lettre de lecteur intitulée «Il faut sauver le Grand Théâtre» (Tribune de Genève du 8 novembre 2007): «Rappelons-nous en 2003 La Damnation de Faust et 2005 Tannhäuser où les pauvres Berlioz et Wagner se retournaient dans leurs tombes. Ces spectacles scandaleux avec des danseurs nus exposant sans vergogne leurs génitaux pendouillants et dégoulinants de sueur, exécutant des danses ordurières surtout pendant la bacchanale, avaient reçu des diatribes inoubliables. (…) Eh bien non ! Nous, amants de l’art vrai ne sommes pas des pantouflards et n’hésitons pas à nous déplacer à Milan pour nous offrir un bon spectacle à la Scala. (…). (Tribune de Genève du 22 novembre 2007).

Le défi de la nouvelle équipe
Tobias Richter, en sa qualité de futur directeur, la nouvelle présidente du Conseil de Fondation, les cadres et le personnel du Grand Théâtre ont un défi en commun avec les metteurs en scène et l’ensemble des artistes, chanteurs ou musiciens: celui de conserver ou de gagner le cœur du public genevois, et pas seulement amateur d’art lyrique. Il s’agit de renouer avec lui un «contrat de confiance», animé par l’excellence de la qualité artistique et le rayonnement qui en découle. Les autorités politiques peuvent en faciliter le chemin, grâce aux conditions-cadres décrites par le Conseiller administratif Patrice Mugny, mais elles ne peuvent pas tout. C’est bien à l’équipe du Grand Théâtre dans son ensemble de renouer avec la magie de la scène et de laisser le reste là où il doit l’être: en coulisses.

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Après une annus horribilis, la sortie de crise se prépare