Le nouveau défi de la Jurassienne mesure 17’000 km: 24 mois de marche, de la Sibérie à l’Australie. Départ en mai prochain!

Après les 14’000 km accomplis dans le désert australien, vous allez repartir en mai 2010 du lac Baïkal. Pourquoi partir de la Sibérie?
Ce point d’eau au milieu de nulle part me plaisait bien. Je vais descendre sur la Mongolie, traverser le désert de Gobi, me diriger sur la Chine et son désert du Taklimakan – celui d’où on ne revient jamais… -, des grosses dunes de sable gris avec un vent incroyable et où l’on ne voit pas à deux mètres. De là, je vais me retrouver chez les Ouïgours chinois, puis partir sur le nord de l’Inde sur un col de l’Himalaya pour rentrer dans le Sikkim par le Népal. Je vais contourner le Bhoutan: il y a trop de problèmes logistiques avec l’obligation de dépenser 200 dollars par jour. Je vais pénétrer au nord de la Birmanie, traverser le nord du Laos puis me rendre en Thaïlande.

…cela changera un peu du désert et du bush australiens!
Oui, je vais devoir chercher une embarcation pour me rendre au nord de Bornéo, en Indonésie, puis traverser la jungle dans un milieu de biodiversité avec ses orangs-outans et une faune que je ne connais pas. Mon but final: atteindre le nord de l’Australie.

Pour retrouver les traces de votre dernière expédition?
En fait, je suis tombé amoureuse du bush, des odeurs et de l’immensité du continent australien. Lors de ma dernière expédition, j’ai fait la découverte d’un petit arbre à 1500 km de Perth, un petit arbre tout seul, entouré de rien. Je me suis juré d’y revenir.

Quand on marche 30 km par jour, a-t-on le temps de parler aux autochtones?
Oui, mais j’ai une ligne de conduite. Par sécurité, je ne dors jamais chez l’indigène. Il y a trop d’implications, on est envahi par les tantes, les cousins qui veulent vous voir. J’accepte les invitations, mais je dors dans le jardin et je peux dormir sans les cris des enfants qui dorment tous dans la même pièce.

Vous allez marcher 17’000 km, est-ce pour battre votre record de 14’000 km?
Il n’y a pas de notions de performance. 17’000 km, c’est une approximation. Il y en aura peut-être plus ou peut-être moins. Il faudra aussi régler toutes sortes de problèmes de frontières et de visas qu’il n’y avait pas en Australie. Ce sera bien l’aventure, mais je suis allée en reconnaissance pour trouver des cartes topographiques et des points de ravitaillement. Je vais voir où je mets les pieds. Rien de ce que j’ai repéré ne va m’aider, mais cela rassure mon esprit. C’est une démarche très intellectuelle. Mon cerveau ne va pas m’envoyer des messages de peur.

Marcher, ça ne coûte rien! Juste quelques paires de souliers?
Tout faux! Je n’aime pas parler d’argent, mais cela coûte cher, car il y a tout un aspect communication. Cela fait vingt ans que j’exerce cette activité. Je l’ai financée en écrivant, en communiquant. Cette magie du partage l’est autant pour moi qui la donne que pour celui qui la reçoit. Par internet, par voie de presse ou au retour par des tournées de conférences. Mais sur place, cela me prend énormément d’énergie pour communiquer mes impressions après une journée épuisante de marche. Je vais ainsi envoyer de petits pictogrammes d’humeur via mon téléphone satellite, résumant la situation: «14, j’ai mal aux pieds» ou «12, une petite tente qui dort». Les internautes pourront suivre le cheminement au jour le jour, mais je me laisse une totale liberté. C’est déjà assez difficile de gérer la faim, la soif, la fatigue, le montage de la tente après douze heures de marche.

Qu’est-ce qui est le plus dur dans ce marathon au quotidien?
Dans un désert, je suis toujours très à l’aise. Le manque de nourriture et d’eau fait tellement partie du décor que je ne m’en rends plus compte. En revanche, la gestion de l’homme, par rapport au fait que je suis une femme qui marche seule, c’est là le réel décalage. Je dois être sans cesse sur mes gardes. Dans certaines régions du monde, on vous offre le thé dans lequel on a glissé une drogue qui vous plonge dans le sommeil. Le pire ennemi, ce n’est ni le froid, le serpent ou la tempête, c’est l’homme! J’ai fait un peu de sport de combat, mais j’aime aussi cette définition: «le plus intelligent des combattants est celui qui ne combat pas».

Quelle est la journée-type de la marcheuse?
Je me lève avant le soleil. En général, je suis la Nature. S’il fait super chaud, je marche la nuit. Je m’adapte.

Combien d’heure de marche par jour?
Je peux marcher jusqu’à 6 km/h, mais cela dépend des dénivelés. En Australie, j’ai couvert jusqu’à 50 km par jour, les deux premiers mois. Après, j’étais trop fatiguée. Une journée normale comprend 12 heures de marche. Je mange avant de partir et de nouveau le soir. En revanche, je m’organise des petites pauses-thé dans la journée. J’ai besoin d’une carotte en fin de journée: c’est la tasse de thé, quelques heures avant l’arrivée. Mais je réalise toujours mes objectifs. Si je me fixe 30 km, ce n’est pas 29… J’utilise très peu le GPS qui est trop gourmand en batteries. Le soir, je plante ma tente, j’allume un feu et après je fais un peu de stretching. Je regarde l’état de mes pieds.

Et la nourriture?
J’ai 25 kg sur le dos avec la tente, le sac de couchage, le filtre à eau et les réservoirs (12 l en général), une petite éolienne, mais pas de nourriture. Je dois chaque jour trouver une solution. Entre les ravitaillements qui me seront amenés tous les trois mois avec des habits, de nouvelles chaussures et sacs de couchages, je dois me débrouiller par mes propres moyens, dans des villages ou chez l’habitant. Sinon j’ai une fronde et j’attrape des oiseaux, des serpents, tout ce qui vole ou rampe. Je déniche de gros vers blancs au pied des arbres. Pour boire, j’applique la technique de condensation de l’armée américaine: on enrobe d’une feuille plastique des branches d’arbre et l’on recueille l’eau qui s’évapore. Lors de la dernière expédition, j’ai maigri de 20 kg.

Et l’entraînement physique?
La partie de mon corps qui souffre le plus, ce ne sont pas les pieds, mais les avant-bras et les mains. Avec mes bâtons de marche, je ressens une résonance dans les avant-bras et cela provoque une tendinite. Mais je suis une hygiène de vie très stricte tout au long de l’année. Je vais commencer l’entraînement cet automne d’abord avec 5 kg sur le dos, puis 6, 10… Un kilo de plus après 4 heures de marche, cela change tout.

Qu’en est-il du problème de la solitude durant 24 mois de marche?
Je peux téléphoner grâce au satellite, mais le concept est quand même d’être en harmonie avec l’environnement. Marcher devient un mal nécessaire. C’est un moyen de se déplacer. Mais ce rythme de la marche lente est un rythme adapté à ma vision. Il y a un déconditionnement qui se passe au niveau des sens, de l’ouïe et de l’odorat. A un moment donné, on ne subit plus la marche, on est dans les éléments. Plus de désert, de vent, de sac à dos, on est juste bien. C’est pour cela que je marche… Ce ne sont pas les gens d’ailleurs qui me fascinent, mais des milieux naturels épargnés par l’homme: les déserts, la jungle, des endroits très authentiques.
Propos recueillis par Olivier Grivat

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«L’aventurière des sables» Editions du Roc, 2735 Bévilard